-Asseyez-vous, je vous en prie et désolé pour l'attente.
-Pas de souci, j'ai l'habitude.
-Cigarette?
-Non merci, je ne fume pas, d'ailleurs vous ne devriez pas...
-Je sais, je suis médecin tout de même.
-Oui pardon, j'oubliais... bien, par quoi est-ce que je dois commencer?
-Par le début. Désolé pour la formule un peu cliché, mais parlez moi de votre enfance.
-Hé bien... les gens comme moi n'ont pas d'enfance vous savez, mais allons-y pour le commencement. Je suis là depuis le tout début, avant même que tout soit créé, j'étais là. Il y'a juste mon grand frère, Destiny, qui est apparu un instant avant moi, je l'ai suivi de très peu... juste le temps d'une poussière dans le fil du temps.
-Comment est-il ce grand-frère?
-.....mystérieux je dirai. Il parle toujours de façon énigmatique, il est au courant de tout ce qu'il doit se passer, c'est son rôle, mais il nous éclaire rarement sur tout cela.
-Pour garder l'effet de surprise?
-Oui probablement, et puis pour respecter le si précieux libre-arbitre. Enfin bref, nous étions là avant tout le reste. Certains disent même que nous sommes arrivés avant celui qu'on appelle communément Dieu, ou n'importe quel nom que l'on peut lui donner, d'autres disent que c'est lui qui nous a créés, j'avoue que même pour nous c'est flou et puis j'ai bien trop à faire pour m'interroger là dessus.
-Trop à faire? Du genre?
-J'y venais justement. Chacun de nous dans la famille incarne un des concepts primordiaux de l'univers. Il y'a Destiny comme je vous disais, il représente tout ce qu'il va se passer, les décisions qui seront prises, les chemins empruntés. Mon frère Dream règne sur les rêves, les cauchemars, toutes ces choses de l'imagination. Despair...son truc c'est la dépression... Pas qu'elle s'en réjouisse, au contraire même, elle est la première à en souffrir, mais elle assiste au spectacle de la déchéance, de la ruine. Destruction se chargeait de remettre les choses à zéro. Desire fait naitre les envies dans le cœur des gens et notre petite soeur Delirium ajoute de l'imprévu grâce à la folie. Moi...
-Vous ?
-Je viens chercher ceux qui ne sont plus. Quand tout s'achève, je suis là. Je leur prends la main, je les rassure, je passe un peu de temps avec eux et je les emmène.
-Vous diriez que vous êtes une sorte de....faucheuse, non?
-Ah... c'était il y'a longtemps ça. Il y'avait beaucoup de travail à l'époque, entre les guerres, les grandes épidémies, la mortalité infantile. Je n'avais pas l'occasion de m'attarder comme maintenant. Et puis... j'étais vraiment différente, j'avais un sale caractère. Je me suis calmée depuis, j'ai changé de look, les choses se passent mieux depuis.
Pour la première fois depuis le début de leur échange, il prit la peine de l'observer en détail. Une peau plus blanche que la neige, les cheveux d'un noir profond, le maquillage sombre, les vêtements de style gothique, le pendentif en forme d'Ankh. Elle aurai pu être n'importe laquelle de ces ados en crise qui veulent rejeter l'autorité de ses parents.
-Pourquoi un tel changement au juste?
-J'en avais marre de cette image qu'on me collait. La grande faucheuse, la camarde, the grim reaper. Des tas de gens se faisaient une mauvaise idée de moi, je ne leur veut pas de mal, je ne les tue pas, je me contente de les conduire où ils doivent aller. Alors je me suis payée un nouveau look et c'est dingue comme ça passe mieux depuis.
-D'une certaine manière, j'ai l'impression que dans votre famille vous êtes ce que Jung à théorisé comme étant des archétypes.
-Oui, j'ai déjà entendu ça, de sa part d'ailleurs, quand je suis venu le chercher. C'est un peu réducteur, mais l'idée n'est pas mauvaise.
-Par contre, des gens meurent sans arrêt, même en ce moment, alors comment pouvez-vous être là si vous êtes censée les faucher... pardon, les emmener?
-Justement! Je suis là, mais je suis aussi ailleurs. Je suis en Afrique où un village est exterminé par un seigneur de la guerre, je suis dans une fourmilière contaminée par un puissant insecticide, je suis sur une autoroute où se produit un carambolage. Je suis partout où je suis censée être et je fais ce qui doit être fait.
-Vous vous prenez pour une déesse alors?
-Non, même les dieux peuvent mourir, j'en ai déjà guidé pas mal d'ailleurs. Les miens ne peuvent disparaitre. Tant qu'il y'aura quelque chose nous serons là et à la fin je nettoierai tout, je mettrai les chaises sur les tables et je fermerai à clé.
-J'avoue que j'ai du mal à comprendre le concept.
-Les dieux dépendent de la croyance que les mortels leur portent, tandis que nous, nous n'avons pas besoin que quelqu'un croie en nous, nous sommes essentiels à la bonne marche de l'existence, qu'on le veuille ou non.
-Donc pas une déesse.
-Pas au sens où vous l'entendez. Pas plus que je ne suis la reine des enfers, Lucifer, Hades... Je les connais bien, je traite avec eux, je leur apporte leur du, mais je ne suis qu'une colporteuse qui passe dans leurs royaumes et dans tous les autres.
-Vous êtes en train de me dire que vous connaissez personnellement Lucifer ??
-Bien sûr! Il a d'ailleurs foutu une sacrée merde celui là. Monsieur s'ennuyait tellement dans son job aux enfers qu'après une discussion avec mon frère Dream il a décidé de tout plaquer pour ouvrir une boite de nuit à Los Angeles. Je vous raconte pas le boulot que ça me file en plus. Sans lui pour gérer la baraque, n'importe qui entre et sort comme il veut.
A nouveau il leva le nez de ses notes pour la regarder avec circonspection. La jeune femme l'intriguait. Elle semblait vraiment persuadée par ce qu'elle disait. Jusque là il avait fait comme il faisait toujours avec ceux qui viennent le consulter, il les écoute sans les contredire, même s'ils se prennent pour Dieu ou pour Napoléon, mais là, il sentait quelque chose de différent émanant de la jeune femme.
-Ça me parait particulièrement... lourd tout ça à gérer pour une seule personne.
-C'est bien pour ça que je vous en parle docteur. Habituellement ce sont les autres qui se confient à moi, là comme je savais que je vous verrai je me suis dit que j'en profiterai.
-Vous avez déjà songé à tenir un journal? Généralement ça...
Sa suggestion resta en l'air alors qu'il levait à nouveau les yeux vers elle avant de regarder au sol où il se vit allongé, le regard vide.
-Vous n'étiez pas là pour une consultation en fait.
-Non, j'en suis sincèrement désolée... Je vous l'avais dit que le tabac était mauvais pour vous.
Elle se leva pendant qu'il poussait un long soupir de dépit et elle lui prit la main pour l'emmener au dehors.
-Donc pour revenir à cette histoire de journal, j'en ai tenu un, vous aurez tout le temps de le lire maintenant si vous voudrez. On se programme une autre séance prochainement ?