Après l’avoir invité à lui trouver une nomination lui convenant, Séliane avait objecté, revenant à un très formel Madame ou, pire, à professeure. C’était très distant, mais peut-être ne saisissait-elle pas les usages sociaux ? Oh ! Franz avait du mal, lui aussi, et pas juste avec les Japonais, qu’il apprenait encore. Peut-être était-ce elle qui avait raison, en l’occurrence… Mais elle n’avait pas saisi le sens de ses propos lorsqu’il avait dit qu’il marchait dans son jeu, et ses suppositions se portaient désormais moins sur une créature du passé revenue pour quelque obscure raison pour se porter sur une première incarnation. Pourquoi maintenant ? Tel était le mystère à lever le jour venu.
« Très bien, professeure. »
Un sourire malicieux se glissa, facétieux, sur son visage sans âge, tandis qu’il marquait le pas avec elle, approchant de l’entrée de l’austère bâtiment académique dans les couloirs duquel leurs voix résonnaient. Enfin, elle sembla comprendre la teneur de ses propos précédents, et le démon esquissa une moue amusée, sans pour autant se moquer.
Il allait confirmer lorsqu’elle s’étendit encore, de cette manière si curieuse, presque hachurée dans sa réflexion, pesée à chaque étape. Elle s’arrêta juste avant d’entrer, semblant prête à lui dévoiler ses motivations.
Mais ses propos portèrent une autre question. Cherchait-il de l’aide ? Peut-être. Mais il avait l’habitude de travailler seul. Les collaborateurs se laissaient souvent aveugler par leurs valeurs nationales ou par l’intérêt pécuniaire. Fut un temps où sa contribution aux œuvres humaines avaient culminé vers la pire inhumanité qui soit. Il avait alors renoncé à sa démonité, et renoncé au monde pour se poser au-delà des intérêts partisans, au-delà des préoccupations humaines. Mais Noctelume, elle, n’était pas humaine, n’est-ce pas ?
Lorsqu’elle lui demanda son nom, elle insinuait bien savoir, elle aussi, qu’il n’était pas ce qu’il semblait et, après un mouvement initial laissant soupçonner un réflexe de fuite instinctif, le professeur soupira, se retourna pleinement vers elle et répondit :
« Franz Bauer. Scientifique, répondit-il laconiquement avant d’ajouter avec facétie : « Mais vous pouvez m’appeler Monsieur, ou professeur. »
Il s’arrêta là d’abord, mais il se pencha finalement sur elle, s’arrêtant tout près de son visage pour chuchoter :
« Nous ne nous connaissons pas, non. Mais non, nous ne sommes pas des inconnus. »
Avec un sourire énigmatique, il se redressa, soutenant le regard de la fée sans un geste avant de s’ébranler légèrement, observant la cour comme s’il y avait entendu quelque chose.
« Je ne travaille pas avec les Humains. »
Et, en disant cela, il confirmait qu’ils s’étaient bien compris et que, oui, il savait. Sinon, il ne serait pas descendu après elle. Il aurait laissé couler et laissé la paresse humaine faire son œuvre pour enterrer ses notes dans l’oubli.
« Vous disiez qu’il s’agissait de symptômes, aborda-t-il finalement avant de recroiser son regard avec une avidité soudaine. Des symptômes de quoi ? »
Ne pas savoir était une des pires choses pour un enfant de Belphégor. Franz avait été damné d’un savoir encyclopédique et vivace, le servant autant qu’il le desservait. Il était rare qu’il fasse face à un mur ; surtout un mur aussi dangereux, tant par sa proximité que par les dégâts qu’il menaçait d’occurrer. Il était frustré, un peu en colère, mais surtout inquiet dans sa contrariété.
« Je dois absolument savoir, insista-t-il. »