Anéa savait pertinemment qu'elle débitait des mots très durs envers elle-même, bien persuadée qu'ils ne faisaient que refléter la cruelle réalité qu'elle vivait. Actrice ou spectatrice, rien n'était jamais comme il le fallait, dans sa longue vie. Bien que la guerrière eut passé des siècles dans les Cieux, elle était « trop ». C'était à peu près la même chose aux Enfers. N'étant qu'à moitié transformée par la métamorphose ratée qu'elle avait subi, la jeune femme devait se cacher pour ne pas trop attirer l'attention dans les cercles infernaux et effectuer des taches, lorsqu'elle en avait, en toute discrétion. Si quelques ennemies la connaissaient, ce n'était qu'en tant qu'ange chasseuse de démons, et non pas en tant que déchue ni même à moitié démoniaque désormais. Pas à sa place au Paradis, pas sa place aux Enfers...Sur Terre et Terra, Anéa errait juste, allant se débarrasser de démons, qu'elle considérait comme de la vermine. Et encore...Il lui était arrivé de fricoter avec certains, sans culpabiliser...
À quoi tout cela rimait finalement ? C'est sûrement pour cette raison que la belle brune aux yeux de glace s'était jetée presque à corps perdu dans ce combat, tout en sachant que ce n'était pas le but premier de cet échange de coups. Anéa le savait puissant et surtout capable de l'envoyer six pieds sous terre si elle venait à en intenter à sa vie, ou à transgresser cet Équilibre qu'il cherche à maintenir à tout prix. Les mots qu'elle teint pour sa personne semblaient résonner tout aussi durement aux oreilles de l'éphèbe, observant l'ancienne archange d'un regard plus dur. Ses mots, à lui, n'étaient guère faits pour l'abattre, bien au contraire. C'en était presque du miel, doux et empli de sincérité, qui troublait la demi-démone au plus profond d'elle-même. S'il fallait nettoyer les plaies des deux emplumés, le Prince, lui, était en train de soigner le cœur et l'âme brisé de la déchue.
Ses yeux et ses joues cessèrent de jouer le rôle de pluie. Doucement, signe que la rage sous-jacente d'Anéa s'éteignait, ses marques rouges s'effaçaient de sa peau de nacre, jusqu'à disparaître totalement. Tout en même temps, la chaleur de la peau du Prince était troublante. Trop réelle, trop vivante. L'ancienne archange n'avait jamais vraiment remarqué ce genre de détails autrefois. Dans les Cieux, les corps n'étaient que des instruments : des messagers, des boucliers et des armes au service de la volonté divine. La proximité était prohibée, souvent sanctionnée...Tsaphkiel, sa tendre chaleur, le rythme lent de sa respiration, la tension discrète dans ses muscles quand les doigts de la jeune femme s'étaient posés sur lui...Quelque chose clochait. Chez lui ou chez elle ? Cette sensation étrange que cela lui provoquait, presque douloureuse, lui montrait que le monde continuait de tourner alors que le sien venait de s'effondrer. Mais elle n'était pas seule...
Anéa continua de caresser cette blessure, trace d'une partie de son esprit brisé. Elle eut un léger rictus, un sourire sans joie, lorsque Tsaphkiel nomma Métatron et Sandalphon, comme quoi ils se trompaient par rapport à la jeune femme.
- Et si c'était toi qui te trompais ?
Ce n'était qu'une hypothèse, ou bien encore une sentence bien trop cruelle qu'elle s'infligeait. La déchue inspira lentement, l'air marin lui brûlant la gorge. Ce « quelqu'un de vrai » restait suspendu dans son esprit comme une note discordante. Ses prunelles glacées glissèrent sur sa main couverte de sang mêlé. Le rouge sombre contrastait profondément avec la pâleur de sa peau. Un long silence passa. Le vent soulevait quelques mèches sombres collées à ses joues humides.
Quand Tsaphkiel posa ses doigts sur son poignet, la demoiselle à la chevelure de jais se figea presque imperceptiblement. Le geste était léger, mais assez pour la troubler. Pour quelqu'un qui avait passé sa longue existence à travers les combats, le sang et le stupre, c'était un contact d'une douceur presque absurde. Ses saphirs clairs remontèrent vers lui. Anéa remarqua alors quelque chose qui, autrefois, lui aurait probablement échappé. Elle cligna lentement des yeux, plusieurs fois, pour marquer son étincelle d'étonnement. Rêvait-elle ?
- Tsaphkiel...Je rêve ou tu...rougis ?
Le Prince des Trônes, le grand gardien de l'Équilibre, l'ange supérieur qui semblait toujours être taillé dans le marbre et le silence...rougissait. La jeune femme ne pouvait le croire. Elle approcha sa main salie de sang vers sa propre joue et se la pinça assez fort pour laisser un « Aïe » s'échapper de sa bouche. Une chaleur timide, fragile, lui chatouillait le ventre.
- Je crois que...c'est la première fois que je vois ça.
Les lèvres de l'ancienne archange tremblèrent un peu. Cette fois, un fin sourire se dessina sur son visage. Bien que minuscule et un poil fatigué, il n'en était pas moins sincère. Mais ne voulant le mettre dans l'embarras ou paraître trop moqueuse, surtout que la situation ne s'y prêtait guère, Anéa revint sur l'état de leurs blessures.
- Je n'ai rien sur moi pour te soigner. Nous ferions mieux de retourner chez moi pour...nous décrasser et nettoyer ça. Je m'en voudrais si le Prince des Trônes retournait au ciel avec une hideuse cicatrice. Je ne voudrais pas non plus que les anges supérieurs envoient des escadrons pour me liquider d'avoir touché un haut-ange...
La demoiselle souffla doucement un rire étouffé. Il y avait du vrai et de la plaisanterie dans ses paroles. Sûrement que Tsaphkiel prendrait tout au sérieux, mais elle était bien trop fatiguée par toutes ses tourmentes pour expliquer ses paroles en détail.
- Tu es d'accord pour rentrer ? À moins que tu ne doives retourner dans les Cieux ?
C'était là une possibilité. Que deviendrait le Paradis si l'un de ses plus puissants anges s'absenter trop longtemps ?