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Après le repas, et considérant que Cypress avait probablement fini avec sa part, Vanessa se leva de son siège et débarrassa la table.
« C’est-à-dire, donc, que les gorgones des mythes sont encore plus rares que les Caïnites. Je trouvais déjà l’existence de Mr. Hadrian un brin affligeante, car n’ayant que peu de pairs à qui s’adresser, et qu’ils sont –par tradition, par nature, ou par la force des choses– hargneusement agressifs et territoriaux les uns envers les autres, mais de n’avoir, peut-être, que deux autres semblables dans le monde entier… Boarf, après, qui suis-je pour déplorer l’absence de créatures maudites. »
Le terme de créature maudite avait, bien sûr, été dit sans venin. La malédiction de Médusa, comme la malédiction de Caïn, était bel et bien une malédiction divine, et donc ceux qui en souffraient étaient bel et bien maudits, malgré les dons fantastiques qui accompagnaient leur talent.
Vanessa fit couler l’eau du robinet et plongea la vaisselle dans l’eau bouillante, ne ressentant que très légèrement la chaleur qui aurait fait, sinon gémir, au moins reculer par réflexe une créature plus sensible. Elle frotta les assiettes avec du savon, les yeux fixant les bulles qu'elle créait ainsi, se perdant un moment dans sa contemplation de la solitude subjective à laquelle la jeune femme s'était non seulement recluse, mais également à laquelle elle avait été forcée par la force des choses. Certes, les humains devenaient beaucoup moins intéressants à fréquenter lorsqu'on devait passer toute sa vie à cacher sa nature plutôt que de l'explorer.
Aussi, les humains sont stupides et rapides à paniquer dès qu'ils sont confrontés à quelque chose qu'ils ne comprennent pas.
Après avoir fini la vaisselle, Vanessa s'essuya les mains et regarda vers Cypress, puis s'avança vers elle. Elle lui prit alors le menton et lui leva les yeux vers les siens pour la regarder au travers de ses verres émeraudes.
"Aucune déformation… j'en déduis que les lunettes ne me doublent pas à titre de correction visuelle… si vos ancêtres ou vous-même pouvez me trouver le matériau neutralisant votre malédiction oculaire, je pourrais probablement en trouver et en faire parvenir à un laboratoire d'ophtalmologie. Hm… peut-être même confectionner des lentilles de protections pour certains indispensables, en cas d'urgence."
Après un moment, son regard descendit des yeux de Cypress et se posa sur ses lèvres, vermeilles, pulpeuses, assurément douces comme la caresse d'une couverture de soi. Une bouche pleine.
"Hm."
Elle retira sa main du visage de Cypress.
"Seriez-vous au courant d'autres facettes de la malédiction? Est-ce que vos frères et sœurs partagent un physique avantageux comme le vôtre, ou est-ce un trait garanti par votre lignée paternelle ?"
Il serait difficile, même pour l'auteur de ces mots, de dire précisément si cela était un compliment de la part de Vanessa vers Cypress, prononcée d'une manière très indirecte comme elle se plaisait à le faire, ou si cette phrase n'était révélatrice que d'une curiosité pure et simple. Ou, peut-être, que l'attirance d'Hadrian envers sa protégée, en raison du lien entre le maître et la goule, s'était transmise à celle-ci. Selon le mythe, après tout, Médusa était plutôt belle femme, et l'idée de tourmenter celle-ci et ses descendantes en les rendant exquises et irrésistibles à qui sait voir par-delà la première malédiction ressemble définitivement à ce qu'un gros taré de la Grèce Antique aurait comme idée d'imposer à une femme pour lui compliquer davantage l'existence. Comme un Tzimisce.
"Enfin. Prenez garde, dans Seikusu. Le mondain et l'anormal se côtoie ici, je ne suis pas certaine qu'il n'y aura qu'Hadrian pour perturber votre plénitude. Il serait important pour vous de vous entourer, petit à petit. Comme le font les jeunes vampires ayant détruit la chrysalide de leur humanité, et qui apprennent du monde qui se cache derrière la réalité superficielle."
Elle lui adressa alors un de ces regards qui disait, sans donner le mot, 'et si quelque chose venait à vous menacer, pensez à moi, car moi, je connais ce monde'.
Semblerait-il que Cypress ait fait, chez cette femme apparemment indifférente, une alliée potentielle?