C'est ça, ouais. J'te réveillerai quand j'serai trop fatiguée pour terminer ma ronde, surtout. Quel drôle d'oiseau, celui-là. Je le vois s'endormir comme si de rien n'était. C'est pas comme s'il était à côté d'une inconnue avec une hache énorme, noooon. Visiblement, ça n'a pas l'air de le troubler plus que ça, enfin...Si, ça le trouble dans un tout autre sens et j'veux pas en savoir plus. Je reste plantée là, ma gourde à la main, à regarder ce grand benêt retourner se coucher avec une docilité presque insultante. Sérieusement ? C'est tout ? Pas de protestation, pas de petite remarque pour essayer d'avoir le dernier mot, même pas une tentative de négociation pour gratter quelques minutes de plus en ma compagnie ? Rien. Monsieur Grayle obéit, s'installe dans son sac de couchage et s'endort comme si le monde entier ne cherchait pas à le bouffer dès qu'on avait le malheur de fermer les yeux. T'as de la chance que j'sois une bonne âme, quand même. C'est presque lassée que je porte la gourde à mes lèvres foncées et avale quelques gorgées, le regard encore posé sur lui.
- Sacré phénomène, toi...Je marmonne ça dans ma barbe avant de refermer le bouchon de ma gourde et de la ranger dans mon sac. J'aurai dû être soulagée. Après tout, c'était précisément ce que je voulais : qu'il ferme sa gueule, qu'il ferme ses yeux, qu'il me foute la paix et que je puisse enfin profiter du silence de la nuit pour surveiller les alentours sans qu'il ne traîne dans mes pattes. Pourtant, y'a un truc qui me chiffonne. Peut-être cette facilité déconcertante avec laquelle il m'a laissée prendre la responsabilité de sa sécurité, ou alors cette confiance presque aveugle qu'il semble m'accorder alors qu'on se connaît depuis quoi ? Quelques heures ? Moins d'une journée, tout au plus. Bordel, mais qu'est-ce qui ne tourne pas rond chez lui ? J'lui ai pourtant dit que j'pouvais le décapiter facilement...
Je lâche un long soupir agacé. Je m'accroupis près du feu pour rajouter un gros bout de bois, faisant jaillir quelques étincelles qui s'envolent dans la nuit, semblables à de petites lucioles. Les flammes lèchent lentement le bois, projetant leurs ombres mouvants contre les ruines environnantes. L'air est frais et pas assez pour me transir de froid. Rien ne peut faire trembler l'Edelweiss !
Je ne reste pas longtemps près du feu, me redressant en jouant des genoux pour me dégourdir les jambes. Je me penche un peu, refermant mes doigts sur le manche de ma hache, posée non loin. Je décide de m'éloigner quelques mètres pour vérifier les alentours, scrutant les fourrés, les reliefs et les zones d'ombre susceptibles de dissimuler une saloperie affamée capable de nous bouffer en un coup de crocs. Rien en vue, mais surtout, j'écoute. J'entends les craquements du feu, la légère brise qui frôle et secoue les feuilles au loin. Un autre bruit me fait tourner la tête vers le campement.
- Hm ?J'observe autour du feu, essayant de capter le moindre mouvement suspect en dehors des danses ombrales, jusqu'à ce que mon regard ne se pose définitivement sur le gamin emmitouflé. Au départ, je crois simplement qu'il est juste en train de changer de position dans son sac de couchage. Il bouge légèrement, son souffle est un peu plus profond et un léger son s'échappe de ses lèvres. Je fronce un peu les sourcils. J'me suis fait du souci pour rien, alors j'reviens m'asseoir près du feu...
Et c'est là que je l'entends m'appeler...avec un putain de sourire béat sur la tronche. Putain...Je tourne lentement la tête vers lui, avec cette expression que je réserve généralement aux gens qui n'ont plus beaucoup de temps à vivre et qui veulent périr de mes coups.
- Quoi ?Bien évidemment, le gamin ne me répond pas. Il dort comme un gros sac, l'enculé. Je le fixe encore quelques instants, attendant presque qu'il se réveille pour m'expliquer un peu ce qu'il fout. Mais non. Monsieur continue tranquillement son petit voyage dans le monde des rêves et que j'en fais étrangement partie, lui parfaitement inconscient qu'il vient de prononcer mon prénom avec...Non rien, j'vais pas continuer là-dessus. Je passe une main sur mon visage, fatiguée de cette connerie...
- C'est pas vrai, putain...J'ai presque l'envie de donner quelques coups de sabots dans son sac de couchage, dire deux ou trois insultes pour régler ce problème. Si ça se trouve, Grayle pourrait rougir jusqu'aux oreilles, tout en bredouillant une excuse à la con du genre « Je ne contrôle pas mes rêves ! ». Ça ne m'étonnerait même pas ! Je grogne un peu, massant mes tempes, détournant enfin mes yeux vers le feu.
- T'es vraiment pas possible, toi...Il a de la chance que j'ai encore besoin de lui pour trouver cette plante tout en restant en vie, sinon...Je ne suis pas idiote. Je sais reconnaître un homme qui me trouve à son goût. J'ai déjà vu ce genre de regard, entendu ce genre de compliments et supporté suffisamment de tentatives d'approche pour pouvoir les repérer à plusieurs kilomètres. La plupart du temps, ça me passe au-dessus. Quand ça insiste trop, ça finit généralement soit avec une menace bien placée, soit avec un gnon dans la figure du prétendant. Il y en a beaucoup qui sont surtout curieux de ce que je suis, et dans ces moments-là, je me sens plus bête de foire que femme créature désirable. Alors ça me gave vite et j'essaie de passer à autre chose.
Alors ouais, il a bien eu un regard curieux parce que j'fais « exotique », mais il ne m'a jamais regardée comme une créature à exhiber ni à revendre sur les marchés de Nexus. Il n'a pas cherché à flatter mon ego pour éviter que j'lui casse la gueule. Il a observé en détail mon armure et ma hache, avec un émerveillement presque enfantin. Il a voulu en sentir le métal sous ses doigts, en comprendre la résistance et surtout la symbiose avec la magie de glace. Pendant quelques instants, il ne semblait même plus se rendre compte de ma présence autrement qu'à travers ce que je portais...Enfin, jusqu'à ce que ses yeux se baladent sur mes courbes et que ça soit bien évident.
Je pousse un soupir amusé, étouffé dans mes narines. Je secoue un peu la tête, avant de me redresser pour étirer mes épaules. Mes muscles protestent légèrement après cette longue journée, alors je fais rouler un peu ma nuque pour en chasser les tensions. Mes yeux reviennent instinctivement sur lui quand je le vois bouger et soupirer mon prénom. Et puis je me rappelle sa besace ridiculement petite pour ce qu'elle contenait, ce drôle d'objets qui soulève bien d'interrogations de ma part. Ce qui me dérange le plus, c'est surtout le fait que sa peau semble être vierge de toute imperfection. Pourtant, quand on est gamin, on se foire, on tombe et on se croûte bien. On se fait griffer ou mordre par un animal. On a des cicatrices, même très fines. Mis à part si t'es un putain de noble né avec une cuillère d'argent dans le cul, c'est impossible de n'avoir aucune putain de marque sur son corps...Et sincèrement, Grayle n'a rien d'un noble, du tout. Si seulement, j'pouvais fouiller sa saloperie de sac pour trouver à quel race il appartient, parce qu'il a l'air humain, mais c'est trop suspect tout ça...
Un grognement plus loin, ressemblant presque à un cri étouffé, me fait lever de mon assise. Hache en main, j'avance à sabots de velours, autant que je le peux du moins, vers la source de bruit. Face aux ruines se trouve une
bête avec une gueule énorme, grognant en ma direction, sûrement attirée par la lumière. Pas mal la quantité de dents qu'il me montre, agressif. Je soupire, agacée. J'voulais le dégager comme un mauvais toutou, mais il me laisse pas le choix. Sans tergiverser cinquante ans, j'abats mon hache dans sa figure, le sang giclant sur moi et les alentours proches. J'ai toujours été la reine de la délicatesse.
- Un truc en moins...En espérant qu'en laissant son cadavre là, ça f'ra pas v'nir trop de charognards...