Acte 3
Exterminatus et Evacuatus
▪ ▪ ▪
Une fois de plus, il y avait eu la violence, le sang, la puanteur, l’épuisement. Les sens s’étaient presque éteints, se limitant au strict essentiel pour continuer d’avancer, ne pas paniquer, réagir, pousser plus loin. En arrivant à destination, il n’y avait plus qu’un seul impératif : se débarrasser de l’arme de fortune qu’il avait ramassé et installer la petite. Puis, s’installer. Et puis…
Il n’y avait eu que cacophonie et agitation, puis tout s’était arrêté, le calme avant la tempête. La pressurisation avait instinctivement prévenu Jack, qui avait placé ses bras en croix, vidé lentement ses poumons et fermé sa bouche, contracté tous ses muscles, et supporté l’ascension du mieux qu’il le pouvait avant de rouvrir les yeux, enfin.
En impesanteur, il reprit ses esprits, lentement. Le silence s’était posé sur leur scène ; ou du moins le croyait-il. Il tâtonna pour trouver Newt en premier, et, en la sentant agripper sa main et pleurer, il réalisa qu’il n’entendait simplement rien. Il ouvrit grand la bouche, bailla du mieux qu’il put, encore et encore, jusqu’à ce qu’un sifflement lui débouche les oreilles.
Ouf !La petite geignait et pleurait. Elle s’accrocha à son bras et, se désanglant et se penchant sur elle pour l’enlacer, il tendit ensuite la main pour prendre le pouls de Rory qui, barbouillée de vomi, fut réveillée par le contact, groggy mais saine et sauve.
Enfin, Kiralynn se réveillait. Jack l’entendit et vit Rory lui lever un pouce las, mais heureux, tandis que, se retournant avec un sourire, Jack la vit flotter jusqu’à lui, se caler sur ses genoux, avant de se faire embrasser. Il passa ses mains autour de sa taille et le lui rendit. Pendant une seconde, son esprit lutta et mélangea la mercenaire et sa défunte sœur. Mais ils avaient traversé assez de choses ensembles pour que Kira devienne sa propre personne en lui, et le souvenir de Lina s’effaça pour leur laisser la place.
«
De rien. »
Newt leur lançait un regards circonspect et un brin dégoûté tandis que la technicienne, harassée, leur leva des sourcils défaits en avisant sa tenue souillée, sous-entendant presque qu’elle les aurait rejoint si elle n’avait pas été bonne à se dégoûter elle-même.
Et puis, tout le monde se mit à chercher. Le berceau orbital avait des réserves, et une balise de secours. Mais il devait aussi y avoir des propulseurs de manœuvre. Rien qui soit capable de les faire voyager, mais peut-être assez pour se déplacer un peu et s’assurer d’atteindre un système proche et assez fréquenté. Sur un écran, Jack réussit à afficher l’état de la capsule, ses réserves, une interface de commande et un rapport de senseur basique, envoyé depuis la surface sans doute. Le système H4o2 était là, au centre, et lui venait de…
Jack trouva le système dont il venait, dernière escale habitée avant l’inconnu, avant ici, et il prévint tout le monde de la petite manœuvre à venir. Tout le monde sentit une force les pousser sur le côté tandis qu’un propulseur RCS du berceau les faisait dériver selon un angle légèrement altéré, les mettant à portée du système.
«
Bien. On devrait nous entendre, maintenant. »
▪ ▪ ▪
«
Si tu crois que je vais te laisser m’abandonner là… »
«
Voilà, reste conscient ! Parle-moi ! »
«
Tu as trouvé quelque chose ? »
Badger soupira.
«
Pas grand-chose. Mais il y a peut-être une solution. Peut-être… »
Dave garda le silence, mais il le fixait attentivement, respirant lourdement. Alors, il continua :
«
Un des derniers messages signale qu’un ouvrier s’est blessé en tombant de son pod de maintenance lors de l’entretien de la verrière panoramique de la cantine. Le rapport dit que le pod a été laissé là pendant l’évacuation. J’ai fouillé, et personne ne rapporte l’avoir récupéré. En plus, il est noté absent dans un contrôle datant du jour de la perte de contact. »
«
Cette cantine, c’est loin ? »
Badger fit la moue, et Dave hocha mollement la tête. Dans son état, tout était un lourd effort, et il mit quelques minutes avant de finalement conclure à voix haute :
«
On verra s’il y a urgence. »
Le valide soupira et se releva, retournant travailler sur un petit chariot de transport de matériel qu’il tâchait de remettre en état. Il lui fallut un instant pour le remettre en service, appelant régulièrement Dave pour s’assurer qu’il restait conscient. Et, comme le plateau s’élevait sous un sourire joyeux du mercenaire, une alarme sinistre se déclencha soudain.
Attention, attention – Incident nucléaire en cours – veuillez vous diriger vers les moyens d’évacuation les plus prochesLes deux hommes se regardèrent, sidérés. Il ne manquait plus que ça ! Mais peut-être que les autres avaient en fait réussi leur mission, quoi que dans des conditions bien loin de l’optimum. Dave jeta un œil au chariot et grogna.
«
Aide-moi à monter sur cette merde ! »
Un instant plus tard, Badger poussait le plateau flottant à travers les coursives, cherchant un chemin dégagé vers la cantine. Les monstres étaient absents, mais les dégâts qu’ils avaient causé, eux comme les Fortunas eux-mêmes, rendaient plus d’un passage impossible à emprunter avec le souffrant.
«
Lâche-moi, tu vas pas y arriver ! »
«
Ferme ta gueule ! Me tente pas ! »
Badger soufflait et ahanait en poussant aussi vite que possible, forçant les suspenseurs à leur extrême limite. Il lui fallut beaucoup de temps pour arriver jusqu’à la cantine. Il fila immédiatement vers la baie vitrée, y collant son visage et cherchant pour repérer le pod de maintenance, petit engin jaune utilitaire collé à la façade extérieure, encore intact, gyrophare allumé. Il sauta de joie avant de saisir l’arme de fortune que les autres lui avaient confectionné. Il vint à côté de Dave, tenta de deviner où le verre blindé serait le plus faible, et il commença à tirer, encore, et encore, creusant le verre petit à petit, désespérant en voyant ses munitions s’épuiser lentement et en sentant le temps s’écouler.
On va crever...Et puis, de l’extérieur, l’impensable arriva. Une silhouette grossit rapidement sous ses yeux, un monstre ailé de cette putain de lune de merde se jetant sur la vitre en pensant peut-être lui tomber dessus, sans avoir vu l’obstacle transparent les séparant. La bête s’écrasa dessus, faisant céder le verre endommagé dans un craquement d’alliages et de chitine blindée, le tout formant une triste masse d’encombrants et de biomasse éclatée au sol. Badger souffla, sidéré, et vida le reste des munitions dans la bête, juste au cas où, avant de sortir avec son chef.
Ils se glissèrent le long de la fine corniche, un exercice extrêmement ardu dans leur état, et ils gagnèrent enfin le pod. Dave fut poussé et allongé dans le coffre, vidé à la hâte, et Badger prit le manche, faisant mentalement une prière avant de détacher l’appareil, de mettre les gaz et de s’élever vers les nuages.
«
Qu’est-ce que tu fous, demanda rapidement Dave ?
Ce machin branle comme pas deux et tu veux monter ?! On va étouffer ! »
«
Mon père pilotait un machin comme ça ! Ils doivent pouvoir évoluer en environnement toxique, alors ils sont étanches. Normalement. »
«
Normalement ?! »
«
Je… Merde ! C’est étanche, d’accord, somma-t-il avant de se murmurer :
Enfin, on va bien voir… et de conclure :
Accroche-toi ! C’est ça ou Hiroshima dans ta gueule ! »
«
Hiro chie quoi ?! »
«
J’en sais rien, un vagabond paumé m’a dit ça, une fois… »
Le petit appareil s’éleva avec peine, et les deux hommes serrèrent les dents, se préparant à tout, jusqu’à ce qu’un flash les enveloppe et qu’un blast les secoue, embarque l’engin léger et le projette en l’air, moteur coupé.
▪ ▪ ▪
Badger fut réveillé par un signal sourd. Sur le tableau de bord en veille, un point clignotait conjointement. C’était une balise d’urgence automatique ; mais seulement une balise de courte portée.
«
Merde… Dave ? »
Au moins, il était vivant. Et Dave ?! Il voulut se détacher pour aller vérifier, mais il se sentit alors flotter. Perplexe, il secoua la tête pour découvrir que, dehors, il ne faisait pas nuit. Ils avaient été catapultés en orbite, le peu de chemin à faire ayant été assuré par le blast du réacteur.
Sacré morceau pour une petite opération… Prudemment, il choisit de remettre le problème à plus tard et il alla s’occuper de Dave, qui était encore en vie mais délirait, à l’agonie. La situation était désespérée. Personne n’allait les retrouver ici.
Puis, dans un tour inattendu du sort, des projecteurs illuminèrent la cabine. Instinctivement, Badger alla faire signe, s’inquiétant peu de qui cela pouvait être et, quelques secondes plus tard, un bras télécommandé attrapa le petit pod dérivant et l’entraîna dans le ventre de l’énorme remorqueur interstellaire.
A l’intérieur l’attendait le reste de l’équipe et un élément surprise. Leur balise avait atteint le vaisseau quelques minutes plus tôt, et le faible signal de leur pod avait été capté à la faveur de leur passage.
Finalement, tout semblait bien se terminer.