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« Dernier message par Shion le jeudi 10 septembre 2026, 05:06:29 »
Les jours se succédaient. S'il avait été dans sa nature de se plaindre de l'inconfort, l'esclave-devenue-princesse aurait certainement découragé la troupe à grande renforts de jérémiades, de plaintes et de requêtes, incluant des demandes de divertissement ou même des arrêts fréquents pour passer l'inconfort de la charrette. La princesse, au contraire, démontrait une remarquable résilience à l'inconfort, et se montrait même fort aimable envers ses compagnons de voyage. Les femmes mercenaires, notamment, furent les premières à l'aborder et lui poser des questions, car même sans réellement avoir cerné son identité, il ne demandait guère de talents de déductions pour reconnaître dans cette peau épargnée des caresses du soleil, le chatoiement de ces cheveux d'argents et ses doigts dénués de cicatrices, vieilles ou récentes.
Cependant, une fois leur curiosité satisfaite ou leur intérêt déçu par l'absence de substance dans ses réponses, en grande partie du fait qu'elle devait, après tout, conserver un certain mystère pour sa propre sécurité, elles retournaient à leurs occupations sans donner plus d'attention à la jeune femme, qui se surprit à ressentir une épingle dans sa fierté qui, même sans être capricieuse, était maintenant habituée à l'attention, souvent non-sollicitée, des gens de la cour.
C'est donc avec un grand plaisir qu'elle accueillit les attentions de Maître Wolfen. Shion n'était pas capricieuse, et l'idée d'être mise à la tâche lui plût beaucoup, et si elle n'avait jamais vraiment consacré sa servitude au soin des bêtes, elle se rendit rapidement compte qu'il n'était pas plus compliqué d'amadouer un cheval tel que Dwylidian qu'il ne l'avait été pour elle d'amadouer ses anciens maîtres. Elle trouva même la créature plus honnête dans ses attentes et besoin, là où la haute noblesse d'Ashnard se faisait un devoir de torturer leur maisonnée avec des ordres confus et masquer leurs requêtes derrière des sous-entendus. Le cheval ne demandait que quelques petites choses; une brosse ferme mais adroite, de l'herbe fraîche à brouter, de l'eau et, surtout, qu'on le débarrasse de la vermine qui le harcelait lorsque le soir se présentait, et donc Shion prit d'elle-même l'habitude de se présenter, tard le soir, avec une huile qu'elle répandait sur le cuir de la bête et qui lui permit donc des nuits paisibles, même si l'odeur épicée lui chatouillait les narines.
Ty Fu fut probablement celui qu'elle fut le plus ravie de côtoyer, malgré ses protestations timides. Son manque d'assurance, Shion remarqua, était son plus vilain défaut, comme s'il ne pouvait croire qu'il fût digne de quoi que ce soit d'autre que des remontrances, du mépris ou, à l'occasion, d'un compliment sur sa nourriture. Et donc, Shion opéra cette magie que les femmes, et certains hommes, parvenaient à exercer sur les hommes; elle observait Ty Fu, et ne manquait jamais une occasion de l'appeler par son nom, de l'approcher, et de ne démontrer aucun inconfort à sa proximité. Sans pousser la gentillesse à la séduction, elle n'hésitait pas non plus à le toucher, à l'occasion, que ce soit pour attirer son attention, ou pour l'encourager, ou même pour lui remonter le moral.
Shion était… une piètre cuisinière, au point que le terme cuisinière lui convenait comme le titre de reine convenait aux mendiants. Ce n'est pas qu'elle n'avait aucun sens du goût, mais Ty Fu semblait immédiatement avoir remarqué que la princesse ne distinguait que les plus extrêmes concentrations de saveur. Elle n'était pas bien douée avec les indications des recettes et encore moins avec un couteau ou une poêle; Ty Fu se vit donc forcé de la reléguer au touillage de la marmite de la soupe, et au service. La soupe, après tout, avait toujours besoin d'être touillée, et les gens avaient toujours besoin de recevoir cette soupe. Si Ty Fu déplorait l'inutilité de Shion à la cuisine, au moins ne plus avoir à s'interrompre pour faire le service lui permettait de se concentrer sur son travail, autant que la proximité toujours constante de cette femme, dont la modestie ne semblait en rien dépendre de sa volonté de couvrir le haut de son corps.
Les jours devinrent des semaines, et la compagnie dépassa les frontières du Rexyn'lyrn pour gagner le Duché de Vrahilel. Ou du moins les terres qui, officiellement, appartenaient au Duc, mais l'intérêt de se tenir loin de la grande route était autant pour éviter les ambuches que pour éviter d'être remarqué. Cela voulait quand même dire qu'ils étaient encore, tout au plus, deux mois de voyage, et qu'il leur restait encore les Grandes Plaines d'Yslen et encore un désert à braver. Shion n'était pas nécessairement empressée de voir Rajj'tara, mais elle commençait à en avoir un peu plein les pieds de ce voyage.
Et c'est dans cet humeur de frustration discrète que la voix profonde de Zorro lui vint. À son oreille. Un tête à tête? Dans sa tente?
Le visage de Shion aurait rougi si elle était capable de générer à ses joues ce genre de couleur. Elle ne s'attendait certainement pas à ce genre d'offre, d'autant plus que Zorro n'avait jamais démontré autre chose que la plus parfaite courtoisie à son égard, ce qui lui avait presque fait croire qu'elle le laissait parfaitement indifférent.
"Assurément, maître Wolfen," dit-elle avec une voix qui avait plus d'assurance qu'elle n'en ressentait réellement.
Et donc, le soir même, après avoir aidé à monter le camp, Shion chassa discrètement ses comparses Meisaennes qui, sans vraiment s'attarder aux raisons qui pourraient pousser la princesse à leur donner un congé aussi soudain, se dispersèrent pour aller retrouver leur tente, leur hobby ou même leur amant ou leur amante… ou le pluriel s'il s'appliquait.
Une fois seule, Shione s'empressa de se préparer. Voilà maintenant des semaines qu'elle n'avait eu aucune attention galante, au point que même Merk commençait à devenir un objet d'intérêt pour elle, si son attitude tout simplement bruyante ne la décourageait pas de l'approcher. Zorro, lui, était propre, discret et malgré son statut de mercenaire, il avait une certaine prestance et un charme viril qui ne déplaisait pas à la princesse, et donc elle voulait l'accueillir dignement.
Elle posa donc les peaux qui composaient sa couche sur le sol de sa tente, avant de s'emparer des encenseurs et de les bourrer rapidement d'herbes odorantes et, selon Aldericht, aux propriétés aphrodisiaques, quoi que ce dernier détail était plus ou moins simplement un argument de vente, et non pas un fait vérifiable. Elle se tourna ensuite vers une petite lanterne d'argent et fit doucement tourner la manivelle pour en ouvrir les panneaux de fer. Comme par magie, une fois au contact de l'air libre, le petit bulbe de tissu imbibé d'arsyn contenu dans la lanterne émit une petite flamme sans chaleur et sans fumée, qu'elle accrocha à l'un des supports de la tente comme toute forme de lumière.
Elle regarda la petite pièce, hocha de la tête, et puis s'empara d'une bouteille de sièv ainsi que deux petites coupes de son paquetage, les posa sur un plateau de bois, lui-même posé sur un coin de la tente, et elle retira enfin son eleiy, sa robe, qu'elle étala puis roula soigneusement pour la ranger.
Ainsi nue, elle prit place au centre des couvertures et elle attendit. Par trois fois, elle changea de position, en attendant la visite qu'elle croyait être galante. À genoux? Non, non, cela donnait trop l'impression qu'elle s'apprêtait à servir son visiteur. De dos, elle donnerait l'impression qu'elle ne l'attendait pas du tout. Peut-être simplement assise, les jambes croisées vers l'ouverture de la tente? Non, non.
Après quelques minutes à attendre, elle soupira et se détendit, pour plutôt se laisser tomber sur le dos, la tête vers la porte, ses cheveux étalés dans les couvertures.
"Faire attendre une dame aussi longtemps…" se plaignit-elle à mi-voix. "Il a dit au soir…!"