Thyia semblait faire de l’étonnement sa mission. Après avoir été retrouvée presque morte et être ressuscitée avec fracas, après avoir failli l’occire et avoir éliminé comme rien un maître assassin, après avoir vécu l’intrusion de Mogdarr Côtes-de-Fer comme celle d’une brise d’été et avoir reçu en silence sa question, sa réponse passa totalement à côté. En fait, elle ne répondit pas, ignorant la préséance de la parole et des interrogations d’un monarque guerrier pour se tourner vers ses propres observations. L’Elfe pouffa en constatant à quel point cette créature, élémentaire et sauvage, semblait se foutre éperdument de tout code social.
«
Tu sors d’où, toi ? »
Sans doute de l’eau. Il s’attendait à ce genre de réponse et leva la main pour montrer que la réponse importait peu. Elle l’amusait et il était prêt à l’amuser aussi. Après tout, un être si puissant pouvait bien prétendre à sa propre importance.
«
Et tu es bien étrange, toi aussi, observa-t-il juste, finalement. »
Au sourire de l’empereur répondit celui de la belle et mystérieuse élémentaire, et Weyrith leva un sourcil curieux en la voyant véritablement sourire pour la première fois depuis leur rencontre. L’être libidineux qu’il était se demandait déjà ce que ce sourire pouvait bien signifier et s’il avait éveillé un intérêt sérieux chez elle. Il se demandait si elle avait vraiment un con, ou si ce n’était qu’une vague imitation esthétique qui faisait mascarade entre ses jambes depuis tout à l’heure. Quelle sensation est-ce que ça ferait ?
Ses paroles le confortèrent dans son biais et son préjugé et il ne réagit pas en constatant que des filets d’eau coulaient vers lui. Son sourire s’élargit plutôt, légèrement prétentieux et essentiellement joueur, et il leva fièrement le menton en laissant ce curieux rideau d’eau se dresser devant lui. Il restait entouré par les Vents, par réflexe et par prudence, et toujours prêt à dévier à tout instant. En vérité, il ne s’attendait absolument pas à ce qui s’apprêtait à le toucher.
Mais, derrière l’arrogante confiance, un picotement inquiet commença à le gêner à l’arrière de la tête. C’était comme si une alarme se réveillait à une menace insoupçonnable et encore non identifiable. Une manifestation de cette nature qu’il ne connaissait pas et qui réagissait au pouvoir menaçant des abysses primaires desquels Thyia s’était extraite pour arriver jusqu’ici. Un rictus incertain troubla son sourire et sa posture changea. Ses bras croisés se desserrèrent et son menton retomba, ses yeux glissant sur les ténèbres s’épaississant devant lui.
«
Qu’est-ce que c’est ? »
Sa voix ne manifestait pas de peur, mais une appréhension instinctive. Une part inconsciente de lui savait ce qui allait se passait et voulait lui crier de se mettre à l’abri, mais aucun son ne perçait le silence embrumé de son esprit déjà saisi. Il était déjà perdu, mais il ne le savait pas encore. Seule la voix de Thyia lui parvint, comme un lugubre écho caverneux lui parvenant de toute part.
«
Ce qui… »
Il marmonna, chercha ses mots, mais ne trouva rien. Il ne trouva qu’un seul mot pour exprimer son désarroi et cette curieuse dissolution de ses pensées contre laquelle il ne pouvait rien.
«
Quoi ? »
Et ce fut le noir.
Le noir total.
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«
Weyrith ? »
Il ne voulait pas se lever. Les draps étaient trop doux.
«
Weyrith… »
Non !
«
Debout, petite carotte ! »
Des grattements effleurèrent les plantes de ses pieds qui pointaient hors des draps. Il s’agita, grogna, jura, puis se mit à rire. A rire aux éclats. Une main se posa sur sa bouche pour le faire taire, et il ouvrit les yeux. Sa mère se tenait au-dessus de lui, souriante, et lui fit signe d’un doigt sur les lèvres de ne pas faire trop de bruit. Weyrith sourit malicieusement.
«
J’entends encore l’outre à vin ronfler. »
«
Et tu le réveillerais ? »
Elle lui fit une grimace. Il ricana, et elle sourit, se pencha pour l’embrasser sur les joues, puis le front, et il râla en la repoussant.
«
Maman ! Je suis grand, maintenant ! »
Mirwen pouffa en se relevant, ses longs cheveux blonds et raides la suivant en reflétant la lueur du matin.
«
Oh oui ! Tellement grand ! Ouh la la ! D’ailleurs, Monsieur le grand dadais, allez donc me chercher de l’eau au puits avant que votre père se réveille ! »
Weyrith souffla, grogna et se laissa aller sur le lit, bras en croix, avant de taper des pieds d’énervement et de sauter au sol. Il se hissa sur les échasses qui lui faisaient office de jambes et glissa ses pieds dans ses bottes crottées avant de lever la tête vers sa douce maman.
«
Est-ce que c’est vraiment mon père ? »
Comme toujours, Mirwen esquiva en se détournant et en agitant une main entre eux.
«
Quelles questions tu as ! Et toujours celle-là ! Tu n’as pas honte ?! »
«
Pourquoi est-ce qu’il ne peut ni me voir, ni même m’entendre, alors ? »
«
Que de curiosité, soupira la Haute-Elfe !
Tu veux vraiment en faire ton père ?! »
Weyrith la fixa d’un air entendu. Il ne savait rien, mais il savait. Au fond de lui, il savait que c’était impossible. Le baron n’était pas son père. Et il ne jugeait pas sa mère. Il l’aimait et elle lui suffirait en ce monde, si seulement elle pouvait être sincère avec lui. Finalement, elle soupira encore et se frotta le front en se retournant vers lui, embarrassée, inquiète.
«
Quand tu seras adulte, je te dirai tout. Tout ! D’accord ? »
Le jeune Elfe fit la grimace, mais il ramassa les deux seaux sans rien dire avant de s’engager hors de la chambre, descendant les marches quatre à quatre pour descendre jusqu’au cellier souterrain où un large trou humide faisait office de puits. Il accrocha un seau après l’autre pour le faire descendre, puis le remonter à la force de ses bras. C’était devenu facile. Il avait déjà demandé de plus grands seaux, songeant à se faire de meilleurs bras et de plus gros bains. Bercé d’ennui, il se décida à le chasser en fredonnant, mais bientôt il poussa la chansonnette de plus en plus fort à mesure qu’il s’enjaillait. En ramenant le second seau, il marqua une pause, et regarda derrière lui, vers l’escalier sombre, où il avait cru entendre un bruit. Mais il n’y avait rien. Alors, il finit sa chanson à voix basse et prit ses seaux remplis pour les remonter.
La remontée était quand même plus difficile. Bien chargé, il mettait du temps à atteindre le sommet de la tour où l’attendait sa mère. Et en approchant, il entendit de plus en plus nettement de forts éclats de voix. Une dispute faisait rage, là-haut. Qui ? Comment ? Weyrith hésita. C’était le baron. Il n’avait pas rendu visite à sa mère depuis longtemps, mais cela arrivait. Il l’incendiait, l’insultait. Il en avait connu d’autres, caché dans un coffre ou une armoire, à se boucher les oreilles en retenu ses reniflements apeurés. Mais ça, c’était avant qu’il devienne un grand garçon. Presque un homme !
Il en avait assez ! Il comptait bien exister, et pour cela défendre sa mère, et sa propre peau s’il le fallait. Le vieil humain ne pouvait rien contre lui. Et comme il entendit un claquement sonore et une plainte, il lâcha les seaux, les laissant tomber et rouler dans les escaliers en se mettant à courir. Il arriva à la porte de la chambre, l’ouvrit grand, prêt à rugir et à sauter à la gorge de l’homme. Mais il se figea, bouche bée, les yeux écarquillés en voyant les longues mèches blondes de sa mère se balancer en l’air, puis retomber, disparaissant derrière la silhouette du baron et le cadre de la fenêtre.
Il y eut un moment de silence. Weyrith ne pouvait plus bouger. Il ne comprenait rien. Il ne voulait pas comprendre. Et le baron, lui, ne bougeait pas non plus. Haletant, il contemplait ses actes avec une colère brûlante qui, peu à peu, se refroidit et se transforma en fiel. Quand il se retourna enfin, il tomba nez à nez avec le garçon aux cheveux noirs, au teint pâle et aux oreilles pointues. Surpris, il ne l’attaqua pas. Weyrith se ressaisit et en profita pour se jeter sur lui, mais il avait très mal jugé des aptitudes de l’Humain, qui l’attrapa au vol et le fit tourner en l’air pour le jeter contre le mur de pierres. Le rugissement du garçon s’éteignit dans un hoquet douloureux et il se roula en boule par terre en se plaignant, avant de récolter plusieurs coups de pieds fulgurants. La douleur était horrible et il se recroquevilla.
Il s’attendait à mourir, mais l’homme l’attrapa par le col malgré ses protestations et ses tentatives de lui échapper, et le souleva en l’air. Le barbu gris et trapu le tint en respect au-dessus du sol d’un seul bras et le détailla avec son regard jaune d’alcoolique. Un rictus mauvais se faufila sur ses traits, mauvais présage, tandis qu’il reniflait de son nez rougi par les veines éclatées.
«
Alors c’était ce fils de chienne d’oreilles pointues… »
En l’observant, il semblait avoir reconnu l’homme qui l’avait déshonoré et lui avait fait pousser des cornes. Le baron cocufié rit avec un dépit cruel et raffermit sa prise sur Weyrith, semblant peser ses options en silence avant de lui parler de manière très claire et bien intelligible :
«
Je ne vais pas te tuer, petit. Mais tu vas rêver que je le fasse. »
Weyrith trembla, mouilla son pantalon, et son regard se détourna. Tout se troubla comme une silhouette étrange d’air vicié semblait tourbillonner à la fenêtre. Elle regarda en bas, puis elle le regarda, lui. Et elle sourit.
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«
Nooooon !!! »
Weyrith s’attacha au pouvoir cauchemardesque de Thyia et, l’espace de quelques secondes, reprit presque contact avec la réalité. Il lui jeta un regard dévasté et furieux à la fois, rempli de larmes, en l’invectivant les dents serrées.
«
Qu’est-ce que tu me f… »
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Sa piètre lance de chasseur trouva la faille dans l’armure de plates rutilante du chevalier errant. L’homme l’avait pris pour un vagabond. Ces terres étaient devenues si sauvages, abandonnées, qu’il était facile de présumer que plus personne n’aurait de pouvoir sur elles. Après avoir enterré le vieux garde qui l’avait aidé à survivre aux traitements et exigences du baron, le matin même, l’Elfe, jeune adulte robuste et vaillant, était, avec son maître, le dernier habitant du château qui, autrefois fier, tombait en ruines sous le poids de son propre âge.
Le manche de bois s’enfonça profondément entre les plaques, transperçant le cœur du guerrier prétentieux dont le cheval continua la course. Il bascula, renversant Weyrith. Le pied de lance se planta dans le sol et catapulta son corps tandis qu’un éclair de lucidité semblait naître chez lui. Après avoir été absolument inébranlable dans ses capacités et sa conviction, il se voyait soudain mourir des mains d’un coureur des bois et semblait se demander pourquoi. Il alla s’écraser sur le sol plus loin tandis que l’Elfe grommelait en frottant ses contusions. Il observa le cadavre, immobile, silencieux, en considérant ses options. Derrière les arbres, le vent souffla, et un ricanement malveillant sembla accompagner la scène lugubre d’un sinistre présage.
Plus tard, il arriva dans la cour du château sur le cheval du défunt et il alla dans la salle d’audiences y étaler son butin : l’armure, les armes et les biens du chevalier errant. Sous le coup du vacarme, le baron enivré était venu, toujours robuste malgré les années et les excès, et il examina la situation en silence.
«
Nous devons renvoyer les affaires à sa famille. »
Weyrith comptait suivre les usages et espérait que les armoiries parleraient à l’autre Humain, qui ne répondait cependant pas. Il fallait bien dire que son esprit tendait à…
ralentir… dernièrement.
«
J’ai agi en légitime défense. »
«
En légitime défense ? »
La réponse directe et mauvaise du baron ne l’étonna pas, mais il tourna vers lui un regard grimaçant plus inquiétant que d’habitude.
«
Tu crois que je vais avaler ça ? Que quiconque croira qu’un jeune Elfe en guenilles armé d’un arc et d’une lance de jet a tué un chevalier en armure en combat loyal ?! »
Weyrith frissonna, se prépara à répondre, mais s’arrêta, les yeux ronds, reculant d’un pas comme il sentait que quelque chose allait se produire. Il ignorait ce qui lui donna la puce à l’oreille, mais le baron devint fou furieux et se jeta sur lui. Grâce à son instinct, l’Elfe le frappa derrière la tête en l’esquivant et il laissa le vieil homme à terre, sonné.
«
Je m’en vais. »
Il avait bien aspiré à une figure paternelle à suivre. Il n’en avait pas eu, sinon celle du vieux garde dont il faisait encore le deuil. Rien ne le retenait plus ici. Il avait bien espéré en faire un jour son domicile, mais il n’avait été ici qu’un étranger. Il était temps de partir. Il rejoignit la chambre de sa mère, qui était un peu devenue la sienne et où son fantôme rassurant semblait encore flotter, le réconfortant dans les pires journées. Il prépara un sac, nerveux, mais déterminé. Et il n’entendit pas l’homme se glisser derrière lui.
Le combat suivant ne fut pas à son avantage. Surpris, il fut dominé, tentant de fuir mais progressivement acculé, par-delà la chambre, au sommet des marches de la tour, sur le poste de vigie glissant au toit absent, ouvert sur le ciel. Les vents se rassemblèrent autour de la scène en sifflant tandis que le baron battait Weyrith, le mettait à terre, le poussait au sol et finissait par le soulever. Il lui fallut les deux bras, et il ne pouvait plus le soulever hors de terre, mais il pouvait encore le traîner en déséquilibre. Le jeter du sommet de la plus haute tour de son château. Enfin être débarrassé de cette malédiction.
Une rafale de vent soudaine le déséquilibra et le fit trébucher. Il dût lâcher Weyrith pour ne pas basculer par-dessus bord et le jeune Elfe se réceptionna avec succès tandis que l’Humain perdait pied et glissa dans le vide, se retenant par une vieille et solide plante grimpante ayant trouvé son chemin jusque dans la vieille pierre émoussée à ce point si éminent. Le jeune homme se releva et contempla la situation. Les vents soufflaient, sifflaient autour de lui, mais il ne voyait rien. Il contemplait à son tour son choix et ne remarqua pas la forme sombre glissant dans les courants aériens, et qui souriait avec exultation.
«
Tue… »
Les mots se glissèrent comme un murmure à ses oreilles, puis se répéta. Weyrith ne voulait pas tuer. Il en avait assez de côtoyer la mort. Il en avait assez d’être seul. Il serra le poing et des larmes coulèrent sur son visage. Mais le mot continua de se répéter, et de s’amplifier, devenant un mantra simple, incontestable et hypnotique.
«
Tue ! Tue ! Tue ! Tue ! Tue ! Tue! TUE ! »
Il avait saisi l’épée avec laquelle le baron avait voulu le tuer. Il en tourna la pointe vers le bas, s’avança jusqu’au bord et croisa le regard de l’homme qui, geignant, cessa de lutter en comprenant son sort. Il eut une expression médusée, mais accepta et, à grand peine, Weyrith abattit l’épée sur les doigts de l’Humain une première fois. Il souffla, Renifla. Se maudit. Mais une vague de joie malsaine s’éleva en lui à la vue du sang et de la souffrance de son tortionnaire. Et la voix tonna en lui une dernière fois.
«
TUE !! »
L’épée frappa. Encore. Encore. Et encore. Il ne visa pas clairement, taillada au hasard, meurtrissant l’homme et le faisant crier de terreur et de douleur tandis que ses efforts faisaient gicler l’hémoglobine de ses plaies. Finalement, il n’en put plus, et il tomba. Weyrith, lui, le regarda, absent, essoufflé, tétanisé. Il contempla la conséquence de ses actes. Autour de lui, un rire triomphant et malveillant résonna, et les vents s’en allèrent. Il resta là, totalement seul, loin au-dessus du cadavre du baron.
Et il sourit.
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Weyrith luttait. Il voulait s’arracher à ce cauchemar, cette version viciée de sa vie dans laquelle un être mystérieux tirait les ficelles.
«
Arrête !! »
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Les scènes se succédèrent.
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Il était soldat d’Ashnard, arrachant des tributs, appliquant la loi impitoyable de l’Empire et passant ses ennemis au fil de l’épée. A ses côtés, Nolovar ricanait en comptant des dents en or.
*
Il était passé par le sang et par une cage et Nolovar avait convaincu Mogdarr, le terrible chef de bande victorieux, de les prendre à son service. Une Elfe attrapa Weyrith et le jaugea, lui mit un coup de genou dans le ventre et un crochet dans les dents.
«
Je suis Vanaiel ! Rappelle-t-en bien, sac à merde, ou je te ferai regretter d’être né ! »
*
Un mage nommé Lodohen méditait avec lui. Il lui parlait d’un Oracle, lui affirmant avec une grande conviction qu’il devait le trouver.
*
Vanaiel et lui se battaient dans la chambre d’une jolie maison du bourg dont ils avaient pris le contrôle, sur les terres de Nexus. Leurs lames sifflèrent, crissèrent. Ils se frappèrent avec les poings, s’attrapèrent les cheveux, s’insultèrent en grognant. Ils se retrouvèrent au sol en luttant corps contre corps. Ils étaient nus. Pris dans un ex aequo, ils éclatèrent de rire, s’embrassèrent, et ils firent l’amour sur le tapis duveteux.
*
L’Ordre Immaculé était venu avec toute une armée. Ils n’avaient eu aucune chance. Mogdarr avait ordonné l’assaut pour tenter de briser le siège. En vain. Une boucherie terrible s’était déclarée et, si les bandits vaillants se montraient capables de tuer plus qu’on ne leur infligeait de morts, ils fatiguaient et se faisaient noyer sous le nombre. Un par un, ils trépassèrent. Weyrith, Vanaiel et Nolovar avaient été isolés ensemble.
«
Il faut partir ! »
«
Non ! Jamais ! Il faut sortir les autres de là ! »
«
Abruti ! Elle a raison ! On va tous crever si on ne se barre pas maintenant ! »
Nolovar pouvait être dur dans ses propos, mais il avait raison, évidemment. Weyrith se sentit submergé d’émotions intenses. Il était désespéré pour ses amis. Terrifié pour lui-même. Il haïssait les soldats sacrés de l’Ordre. Il n’en pouvait plus.
«
On doit bien pouvoir faire quelque chose ! »
«
Putain ! Crétin ! Viens là ! Bouge ! »
Nolovar voulut l’attraper. Il le chassa. Le vent se levait, commençant à battre le champ de bataille en portant poussière et feuilles avec lui. Vanaiel s’interposa à son tour, prenant son visage entre ses mains. Elle l’embrassa, retenant son attention, et planta son regard dans le sien, paniquée. Il ne l’avait jamais vue comme ça et il en fut interloqué.
«
Weyrith. On y va. »
Elle l’avait prononcé avec un tel allant que l’affirmation fit mouche. Il s’arrêta, contempla le désastre et vit Mogdarr, se débattant avec une dizaine d’adversaires, recevoir une lance dans le flanc en meuglant, trébuchant et disparaissant sous les capes blanches tâchées de rouge. Il serra les dents, grommela, prit une profonde inspiration et hurla :
«
MEEEEEEERDE !!!! »
Le vent se leva encore et s’intensifia. Il commença à balayer les rangs, déséquilibrant les combattants, les aveuglant, rendant la cohue impossible à suivre et l’affrontement délicat. Des bandits parvinrent à rompre le combat et à se disperser. Certains trouvèrent leur chemin jusqu’à lui, et Weyrith les observa avec gravité tandis que la tempête soudaine se transformait en cataclysme.
«
On y va. »
Il partit avec ses quelques compagnons d’infortune, laissant derrière lui la bataille en pleine tourmente.
*
Il délaissa sa troisième pinte avec dépit. Vanaiel l’observait en silence, avec inquiétude, tandis que Nolovar jouait avec une pièce de cuivre en faisant la grimace. Il y eut une bagarre. Il ne se rappelait pas pourquoi, mais un barbare oriental, Yoritomo, les salua avec son élégance étrange et les rejoignit. Il aimait parler de Destinée. Perdu, Weyrith avait besoin d’un cap. Il se mit à la recherche de l’Oracle.
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Encore une fois, il se tira de la transe cauchemardesque, grinçant des dents, résistant de toutes ses forces. Une douleur terrible lui vrillait l’esprit.
«
Non… Pitié… »
Il ne lui arrivait plus d’implorer. Mais il était au-delà de ses limites. Il avait l’impression de mourir. Et pourtant, il tenait encore. Il résistait.
«
Je ne… veux… pas… voir… »
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Il avait ressenti la même chose d’autres fois. La première, il avait été dupé par le vieux hiérophante et sa rouquine de femme, bien trop jeune pour lui. Il aurait dû se méfier de ces deux-là, mais il ne savait rien en ce temps. Il avait perdu connaissance et s’était réveillé près de leurs dépouilles, la femme éventrée, le prêtre démembré. Quand ses amis l’avaient réveillé, il ne savait qu’une chose : elle lui avait donné le chemin du Temple des Vents, où siégeait l’Oracle.
Les Vents.
Toujours les Vents.
Il se rappelait.
C’était impossible. Mais il se rappelait.
Une tempête d’énergie pure posséda son corps et ses yeux virèrent au rouge. Ils s’enflammèrent, et il crépita d’une puissance tirée de la machine qui tentait d’aspirer son âme elle-même. Il la vida, la détruisit, et se jeta sur le vieux mage qui, tétanisé, se laissa occire à mains nues avec une brutalité bestiale. Le sang était partout.
Il avait récupéré son épée en l’invoquant dans sa main tendue. Ce qu’il n’avait jamais fait. Et il s’avança vers la rousse, qui restait recroquevillée là en implorant qu’il l’épargne. Elle pleurait, son mascara coulant sur ses joues tandis qu’elle lui jurait de lui donner ce qu’il cherchait. Il l’écouta, puis l’éventra malgré tout, prenant un plaisir malsain et terrifiant à sentir le sang s’arrêter de pulser sous la pulpe des doigts fermés sur sa gorge.
Les yeux verts de Lethyssia se fixèrent dans les siens. Elle toussa une gerbe de sang rouge vif et sourit avant de s’éteindre.
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Non… Ce n’est pas vrai… Je n’ai aucun… souvenir de… tout ça… Je… Je vous en prie… Je ne veux… pas… »