Le dernier avertissement de son confrère se mêle aux bruits de la rue, aux basses sourdes qui s’échappent des établissements voisins et aux conversations indistinctes qui glissent sur les trottoirs humides. Au-dessus d’eux, les enseignes lumineuses projettent leurs couleurs criardes contre les façades, dessinant sur le béton des reflets mouvants qui contrastent singulièrement avec la lueur argentée de la Fleur de Veille-Lune.
Séliane demeure silencieuse quelques instants.
Son regard se pose sur la rue qu’il vient de désigner, sur les silhouettes qui s’y croisent, sur ces portes derrière lesquelles se dissimule probablement un monde dont elle ne connaît encore que des fragments.
Elle perçoit les manifestations de la vie nocturne, les éclats de voix, les rires parfois trop sonores, les parfums entremêlés d’alcool, de fumée et de parfums artificiels. Mais derrière cette agitation ordinaire, elle devine également la présence de quelque chose de moins accessible. Un réseau discret. Des habitudes. Des règles qu’il lui faudra apprendre à reconnaître si elle souhaite comprendre ce qui se joue réellement dans ce quartier.
Et, désormais, les avertissements de Franz prennent une dimension nouvelle.
Elle ne doute pas qu’il connaisse les risques dont il parle. Sa manière de se contracter, ses poings momentanément serrés, puis cette façon presque méthodique de reprendre le contrôle de ses gestes lui ont déjà appris qu’il ne s’agit pas d’une inquiétude théorique. Il sait ce dont il parle. Peut-être même mieux qu’il ne souhaiterait le savoir.
Pourtant, ce n’est pas sa nature qui retient l’attention de la jeune femme. C’est cette insistance à lui laisser la possibilité de partir.
Une petite ride apparaît entre ses sourcils.
“Vous savez, Franz…”
Elle relève les yeux vers lui, et une pointe de malice vient doucement rompre le sérieux de son expression.
“Vous semblez déterminé à me donner toutes les occasions possibles de vous abandonner en chemin.”
Elle incline légèrement la tête, comme si elle examinait cette étrange habitude avec un intérêt presque scientifique.
“C’est une délicatesse que j’apprécie. Mais elle risque de devenir inutilement fatigante si vous persistez.”
Le sourire qui effleure ses lèvres reste discret, mais bien réel. Il ne cherche pas à se moquer de lui. Il y a simplement, dans cette remarque, une façon de lui faire comprendre qu’elle a parfaitement entendu ses avertissements et qu’elle n’a nullement besoin qu’il les répète jusqu’à ce qu’elle renonce.
Puis son attention se détourne un instant vers les deux fées aperçues un peu plus tôt dans la rue.
Le souvenir de leurs regards insistants lui revient, accompagné de cette attitude singulière qu’elle n’a pu manquer de remarquer. Ses doigts remontent machinalement jusqu’à une mèche sombre qu’elle glisse derrière son oreille. Une légère chaleur colore alors ses joues, et elle détourne les yeux avec une réserve inhabituelle.
“Je dois d'ailleurs reconnaître que les fées que j'ai connues étaient parfois bien plus polissonnes que ne le laissent entendre les mythes que j'ai pu lire ici.”
Elle marque une hésitation.
“Certaines avaient même un talent remarquable pour se mêler de choses qui ne les regardaient absolument pas.”
Cette fois, son sourire se fait un peu plus franc, bien qu’une discrète rougeur demeure sur ses pommettes.
Les récits humains ont décidément une manière bien particulière de présenter les créatures féeriques. Ils les parent de grâces merveilleuses, les décrivent tantôt comme des gardiennes de la nature, tantôt comme des êtres capricieux dont il conviendrait de se méfier. Ils oublient seulement que les fées, comme les autres peuples, possèdent leurs propres travers, leurs curiosités parfois embarrassantes et cette fâcheuse tendance à considérer que les affaires d’autrui peuvent devenir passionnantes dès lors qu'elles offrent un divertissement suffisant.
La princesse en sait quelque chose. Elle reprend finalement contenance, laissant retomber sa main le long de sa robe. Son regard glisse une dernière fois vers la petite fleur argentée, toujours nichée dans sa fissure de béton.
Une part d'elle voudrait demeurer ici.
Non par crainte de ce qui les attend, mais parce que cette minuscule floraison représente désormais bien davantage qu'une anomalie magique. Elle est un fragment d'un passé qu'elle croyait perdu, une preuve silencieuse qui refuse de se conformer à ce qu'elle pensait savoir. Tant que cette fleur existe, certaines de ses certitudes ne peuvent plus demeurer intactes.
Elle aimerait pouvoir l'étudier davantage, comprendre comment ses racines ont trouvé leur place dans cette terre étrangère, déterminer si sa présence relève d'un hasard impossible ou d'un phénomène plus inquiétant encore.
Mais ils ne peuvent pas rester indéfiniment dans cette allée. Et Franz vient de lui indiquer une piste.
Alors, Séliane reporte son attention sur lui. Cette fois, le sourire s'efface doucement de son visage, laissant place à une expression plus sérieuse.
“Je comprends vos réserves. Et je ne prétendrai pas connaître les dangers que vous évoquez aussi bien que vous.”
Elle laisse cette reconnaissance s'installer entre eux, sans chercher à minimiser ce qu'il vient de lui révéler.
“Je vous remercie de me prévenir. Je préfère de loin savoir à quoi je peux m'exposer plutôt que de découvrir trop tard que j'aurais dû me montrer plus prudente.”
Ses yeux se lèvent vers les siens d’une autre planète.
“Mais je ne me souviens pas vous avoir dit que cela suffirait à me faire changer d'avis.”
La douceur de sa voix ne diminue en rien la fermeté de ses propos. Séliane n'a pas besoin d'élever le ton pour affirmer sa décision. Il y a dans sa posture une assurance presque ancienne, une dignité qui ne relève ni de l'orgueil ni du désir de dominer, mais d'une conception très personnelle de la parole donnée.
“Je vous ai dit que je resterais à vos côtés jusqu'à ce que nous ayons résolu cette affaire. Je ne retire pas ma parole simplement parce que le chemin devient plus sombre que prévu.”
Elle inspire lentement, tandis qu'un courant d'air frais s'engouffre dans l'allée et soulève légèrement les pans de sa robe nocturne. Les minuscules reflets qui la parsèment accrochent un instant la lumière des enseignes, comme si un fragment de ciel étoilé s'était égaré dans cette rue.
“Vous m'avez expliqué que cette enquête pouvait nous conduire auprès des vôtres. Vous m'avez avertie que leurs influences pouvaient affecter ceux qui les approchent. Et vous venez de me prévenir que ressortir de cet endroit pourrait s'avérer difficile.”
Elle incline légèrement la tête.
“Je vous ai entendu, Franz.”
Une pause, plus courte cette fois.
“Je ne confonds pas le courage avec l'absence de prudence. Mais je ne confonds pas davantage la prudence avec le renoncement.”
Son regard ne vacille pas.
“Vous n'avez pas à décider seul de ce que je suis capable d'affronter. Pas davantage que je ne prétendrais décider à votre place de ce que vous devez craindre.”
Ces derniers mots portent une nuance plus personnelle. Séliane repense à ce qu'il lui a confié, à cette puissance qu'il préfère maintenir sous clé, à la possibilité qu'il puisse perdre le contrôle de quelque chose qu'il connaît pourtant intimement. Elle ne sait pas encore ce que cela implique. Elle ne prétend pas le comprendre entièrement.
Mais elle a entendu son inquiétude.
Et elle ne souhaite pas qu'il soit contraint de la porter seul simplement parce qu'il s'imagine que la tenir à distance serait plus raisonnable. Son expression s'adoucit.
“Nous avons commencé cette enquête ensemble. Nous avons découvert quelque chose qui concerne mon monde autant que le vôtre. Je ne vois aucune raison de vous laisser poursuivre seul maintenant que les réponses deviennent plus difficiles à obtenir.”
Son regard s'attarde brièvement sur la fleur, puis revient vers lui.
“Je vous suivrai, Franz. Jusqu'au bout de cette enquête.”
Cette fois, l'accompagnatrice ne sourit pas.
“Non parce que je sous-estime le danger. Mais parce que je vous ai donné ma parole.”
Le silence qui suit est traversé par le grondement lointain d'un moteur et par un éclat de rire provenant de la rue principale. Séliane reste immobile une seconde encore, puis fait un pas dans la direction qu'il s'apprête à emprunter.
Sa décision ne nécessite ni geste théâtral ni serment supplémentaire. Elle vient simplement de choisir.
Et si une part d'elle demeure troublée par ce qu'ils pourraient découvrir derrière les portes de ce quartier, cette inquiétude ne suffit pas à détourner ses pas. Elle ne sait pas ce qui les attend. Elle ne sait pas non plus si son immunité apparente aux influences démoniaques la protégera de tout ce qu'ils pourraient rencontrer.
La fée sait seulement qu'elle n'a pas l'intention de prétendre que le danger n'existe pas pour se donner du courage. Elle préfère avancer en le sachant.
Alors elle relève légèrement le menton, retrouvant cette élégance tranquille qui semble lui venir aussi naturellement que sa façon de respirer.
“Maintenant, si vous avez terminé de chercher des raisons de me faire rebrousser chemin…”
Une lueur espiègle revient dans ses yeux.
“Je vous suggère de nous trouver ces fameux signes. J'aimerais éviter que nous passions toute la soirée à discuter sur un trottoir.”
Et, après une brève hésitation, elle ajoute avec un sérieux qui ne dissimule qu'imparfaitement son amusement :
“D'autant que je commence à soupçonner que votre quartier possède bien plus de secrets que je ne l'avais imaginé.”
Séliane se tient désormais prête à le suivre, son regard tourné vers les lumières de la Toussaint. À ses pieds, la Fleur de Veille-Lune continue de briller dans l'ombre, minuscule éclat d'un monde qui n'a peut-être pas fini de livrer ses secrets. La jeune femme ne lui accorde qu'un dernier regard avant de reporter toute son attention sur la suite de leur enquête.
Cette fois, elle n'a plus l'intention de rester en retrait.