Séliane jette un rapide coup d'œil aux alentours. Que faire pour avoir une conversation civilisée ? S’asseoir à même l’herbe à l’ombre d’un arbre bienveillant ? Sur le banc peut-être en plein soleil ? Ou dans un de leur bureau ? Encore est-il que la nouvelle professeure a toujours la feuille en main.
Elle s’arrête à quelques pas, pas tout à fait hors de vue de la balustrade, comme si elle avait prévu qu’il pourrait encore l’observer, ou la suivre.
Son regard, lui, ne quitte pas Franz. Pas de manière insistante. Plutôt comme on observe un phénomène rare. Sans empressement, mais sans en perdre un détail. La façon dont il remet le parpaing. Celle dont il se penche. La pause calculée avant ses mots. Infime, avant qu’il ne s’accoude. La cigarette sortie avec une aisance trop parfaite pour être anodine. Chaque geste s’inscrit en elle, catalogué sans effort, et quelque chose, très loin sous son calme professoral, frissonne.
Il est autre, confirme-t-elle intérieurement. Pas comme elle. Mais pas humain non plus.
La fumée descend lentement, portée par l’air chaud, se glisse entre les lignes de béton… et finit par l’atteindre.
Séliane ne se retourne pas tout de suite. Elle inspire lentement et profondément, puis se ravise aussitôt. Un léger froncement de sourcil. Une toux brève, discrète, qu’elle couvre d’un geste élégant en portant la main à ses lèvres.
Le papillon, près de son épaule, s’éloigne d’un battement d’ailes presque contrarié.
Sans commentaire, sans reproche, elle porte la figue à sa bouche et y mord doucement. La pulpe sucrée éclate, chasse l’amertume âcre de la fumée, et son souffle se stabilise aussitôt.
Ce détail-là aussi, Franz pourrait le percevoir : elle ne dramatise rien, mais elle n’ignore rien.
Sa voix s’élève alors, toujours calme, mais plus basse, presque confidentielle. Suffisamment pour porter, sans jamais chercher à forcer.
“Je crains que ce ne soit pas judicieux. Toutefois, vous avez raison sur un point. Professeur… ?”
Une pause.
“Ce que vous appelez un déchet est en réalité une pensée interrompue. Et dans mon expérience…”
Une interruption, presque imperceptible.
“Les pensées interrompues ont tendance à revenir, mais déformées, si on les rejette trop vite. Ce papier aurait pu disparaître sans conséquence immédiate.”
La jeune femme se retourne enfin, lentement, posant sur son interlocuteur un regard qui ne le jauge plus tout à fait… mais qui l’inclut désormais.
“Mais certaines recherches ne tolèrent pas l’approximation. Pas quand elles touchent au vivant.”
Ses doigts glissent légèrement sur la feuille, comme si elle en ressentait la texture autrement qu’avec la peau.
“Les maladies végétales, les parasites, les déséquilibres…”
Elle incline la tête, pensive.
“Ce sont rarement de simples problèmes biologiques. Ce sont des symptômes.”
Le mot résonne. Pour un humain, c’est une métaphore. Pour quelqu’un comme Franz, c’est une clef.
Le papillon flotte un peu plus près de son épaule, immobile, comme suspendu dans un point fixe de l’air.
“Je commence seulement demain.” ajoute-t-elle, presque comme une information anodine. “J’ai donc le luxe d’observer, aujourd’hui.”
Un infime sourire, presque aimable, pas séducteur. Curieux.
“Et d’écouter ce que les autres préfèrent jeter.”
Elle lève légèrement la feuille.
“Si vous souhaitez la reprendre maintenant, je ne m’y opposerai pas. Mais si vous acceptez qu’elle me suive jusqu’à mon bureau…”
Celle qui se fait passer pour une humaine s’arrête alors, pivote avec lenteur, et relève enfin le regard vers lui, se rappelant qu’elle ne s’est pas encore présentée.
“Noctelume Séliane.”
Un silence s’installe. Voulu.
“Professeure d’Histoire & Origines de la Magie.”
Le titre ne cherche pas à impressionner. Il est énoncé comme un constat ancien.
Son regard glisse brièvement vers la cigarette, puis revient au visage du jeune homme. Quelque chose s’y adoucit, presque malgré elle, une reconnaissance muette, infime.
“Quant à Madame…” un souffle, un battement de cils, “Cela suffira, pour l’instant. Sauf si vous y voyez une meilleure manière de m'appeler, en restant dans le respect.” terminant sa phrase par un petit sourire un peu plus franc.
Séliane croque une nouvelle fois dans la figue, effaçant les dernières traces de fumée sur son palais, puis reprend sa marche vers le bâtiment.
Le papillon la suit.
Un silence mesuré.
“Je pourrais peut-être vous poser une question. Une seule.”
Elle ne la formule pas encore. Elle lui laisse l’espace de décider. De choisir s’il descend, s’il parle, ou s’il laisse cette femme, professeure, étrangère, présence nocturne en plein jour, franchir une porte de plus sans lui.
Dans l’air, pour des sens non humains, quelque chose palpite doucement. Pas une menace. Pas une promesse. Une invitation prudente.
Derrière elle, il reste plus qu’un papier à récupérer : une décision à prendre, et l’étrange impression que, pour la première fois depuis un moment, quelqu’un a vu au-delà de la colère du professeur mâle.