Les alentours de la ville / L'Ombre du passé [Saël Thorne]
« le: mercredi 15 avril 2026, 14:43:55 »Quand Anéa lui demande de se retourner, Tsaphkiel ne discute pas. Il obéit aussitôt. Le geste est net, presque militaire… mais une légère rigidité traverse sa nuque. Comme si ce simple mouvement lui coûtait davantage qu’un affrontement. Il lui tourne le dos. Et pourtant… il la sent. Pas comme une présence à analyser. Pas comme une menace. Autrement. La chaleur encore humide de sa peau. Le froissement du tissu. Le glissement discret contre sa propre chair. Tout devient trop précis.
Il fixe un point devant lui. Immobile. Cherchant à reprendre le contrôle. Sans y parvenir tout à fait.
Derrière lui, elle bouge. Elle s’habille. Et lui… imagine malgré lui. Pas par choix. Par manque de défense. Il ferme les yeux une seconde. Lorsqu’elle passe à côté de lui sans le regarder, quelque chose cède en lui. Un vide bref. Presque une chute.
Puis sa voix.
— Tu veux dire avant ou après que j’ai merdé ?
Le mot heurte. Trop dur. Trop injuste. Il ne répond pas. Mais il la suit. Quand elle attrape sa main, il ne se dérobe pas. Le contact est simple… et suffit à tendre légèrement ses épaules. Il se laisse guider. Puis pousser.
Le canapé l’accueille sans résistance. Il s’assoit, droit d’abord, puis s’ajuste sous la pression de son geste. Sa main vient instinctivement resserrer la serviette à sa taille. Réflexe.
Mais son regard revient à elle. Toujours.
— Bouge pas et laisse-toi faire…
Il obéit. Pas à un ordre. À elle. Quand la guerrière s’installe face à lui, en tailleur, si proche… son souffle se tend légèrement. Rien de visible. Rien de bruyant. Mais présent.
La compresse touche sa plaie. Une brûlure brève. Il ne réagit pas. Mais ses yeux descendent sur ses mains. Sur la précision de ses gestes. Sur cette attention silencieuse qu’elle lui accorde. Et cela le trouble plus que la douleur.
Anéa parle. Et l’archange écoute. Pas comme un juge. Pas comme un supérieur. Comme quelqu’un qui reçoit. Chaque mot s’ancre lentement. Le lycée. L’infiltration. Les cheveux teints. Son regard remonte légèrement, comme s’il essayait de la voir ainsi. Différente… et pourtant identique. Puis elle continue.
Et quelque chose change. Quand elle dit “je me suis prise au jeu”, ses doigts se crispent imperceptiblement sur le tissu de la serviette. Puis viennent les sentiments. Le “quelqu’un”. Et là… quelque chose se fissure en lui. Silencieusement. Profondément. Il ne bouge pas. N’interrompt pas. Mais son regard se fige.
Et quand la vérité tombe… Le démon. Son souffle s’arrête. Une seconde. Ses yeux se ferment lentement. Pas à cause de son erreur. À cause de ce qu’elle a vécu.
Quand elle reprend ses soins, il rouvre les yeux. Et cette fois… il ne regarde plus la plaie. Il la regarde elle. Ses traits. La tension dans sa mâchoire. Ce qu’elle évite encore. Il voit. Trop bien.
Quand elle parle de sa “pureté envolée”, quelque chose de dur traverse son regard. Pas contre elle. Contre ce mot. Contre ce qu’on lui a fait croire. Mais il ne l’interrompt pas. Il la laisse aller jusqu’au bout. Jusqu’au jugement. Jusqu’à la chute.
- Satisfait de la réponse ?
Le silence retombe. Lourd. Vivant. Le Juge de l’Equilibre ne répond pas immédiatement. Parce qu’il ne peut plus répondre comme un Prince. Pas après ça. Quand elle lui demande de se décaler, il le fait lentement, sans la quitter des yeux. Juste assez pour lui laisser l’espace. Et lorsqu’elle se rapproche encore, trop près, quelque chose cède.
Sa main se lève. Pas brusquement. Comme une hésitation qui prend forme. Ses doigts s’arrêtent à quelques centimètres de son bras… puis remontent lentement. Jusqu’à frôler sa peau. Un contact à peine perceptible. Mais voulu.
Sa voix tombe, plus basse. Dénuée de toute solennité.
“Ce n’était pas une erreur.”
Un souffle.
“Tu as été trompée.”
Une pause.
“Ce n’est pas la même chose.”
Ses doigts se retirent lentement, comme s’il réalisait seulement le geste. Mais il ne s’éloigne pas vraiment. Quelque chose, dans sa posture… dans son regard… refuse de la juger. Refuse de la condamner. Refuse même de la voir comme une déchue.
Il la regarde comme quelqu’un qui aurait dû être protégée. Et qui ne l’a pas été.
Les bandes passent autour de son torse. Le tissu glisse contre sa peau encore tiède, épouse ses lignes. Il ne bouge pas. Mais son regard ne la quitte plus. Trop présent. Chaque mouvement d’Anéa, chaque contact de ses doigts… fait naître en lui une tension basse, continue. Qu’il ne nomme pas. Qu’il ne fuit plus.
Le silence change. Devient plus dense. Quand elle se rapproche pour passer la bande derrière lui, son bras se lève pour l’aider. Mais il ne s’écarte pas. Il reste. Trop près. Son bras redescend lentement derrière elle. Sans l’enfermer. Pas vraiment. Mais assez pour que la distance disparaisse presque entièrement. Son souffle effleure ses cheveux encore humides. Et là… il s’arrête. Comme au bord de quelque chose qu’il découvre trop tard. Ses doigts se posent dans son dos. Légèrement.
Un geste inutile. Donc sincère.
“Tu n’aurais pas dû être seule.”
Ce n’est pas un reproche. C’est pire. Ses doigts glissent à peine. Entre hésitation et découverte.
“J’aurais dû…”
Il s’interrompt. Parce qu’il n’a pas le droit de finir cette phrase. Son front s’incline légèrement. Presque contre le sien. Sans tout à fait toucher. Leurs souffles se mêlent. Et il reste là. Suspendu. Ses yeux cherchent les siens. Et pour la première fois… il n’y a plus de distance. Plus de fonction. Plus de titre.
Seulement lui.
“Je ne laisserai plus cela arriver.”
Un murmure. Calme. Mais chargé d’une promesse qui dépasse son rôle. Ses doigts se crispent légèrement dans le tissu de son t-shirt. Pas pour la retenir. Parce qu’il lutte. Encore. Toujours. Et malgré cela… il ne s’écarte pas.








