Le rire de Weyrith ne m'échappe pas. Il résonne dans le chariot encore humide, dissipant pour quelques instants cette tension qui s'était installée entre nous. Je penche légèrement la tête, observant l'expression qui remplace son sérieux. Ainsi donc, il lui arrive de rire de bon cœur. Voilà une découverte que je prends soin de conserver quelque part dans mon esprit.
- Du toupet ? répété-je, comme si le mot méritait que je m'y attarde.
Un sourire étire mes lèvres.
- Tu m'as demandé de te laisser essayer de me tuer. Je trouve que ma proposition est plutôt raisonnable en comparaison.
Je le regarde ensuite se débarrasser de ses vêtements trempés. Mon attention suit le mouvement sans la moindre gêne, mais elle ne s'attarde pas tout à fait aux endroits où un regard humain aurait pu s'égarer. Ce qui m'intéresse, ce sont les marques qui parsèment sa peau. Les cicatrices, les traces anciennes, ces infimes altérations que le temps et les soins n'ont pas entièrement effacées.
Je m'approche d'un pas, les yeux rivés sur l'une d'elles.
Il y a quelque chose de singulier dans cette manière qu'ont les êtres de chair de conserver sur eux les traces de ce qu'ils ont traversé. L'eau garde parfois la mémoire d'un choc, d'une chaleur ou d'une souillure, mais elle finit par retrouver son mouvement. Lui porte encore les vestiges de blessures qui appartiennent à un autre temps.
Je me demande si certaines lui font toujours mal.
La pensée me traverse sans que je la formule. Je préfère lever les yeux vers son visage lorsqu'il reprend la parole, évoquant ses mages et la nécessité d'apprendre par lui-même à me comprendre.
Cette fois, mon sourire s'élargit.
- Tu pourrais simplement me poser des questions.
Je laisse un bref silence s'installer, puis ajoute avec un amusement tranquille :
- Je ne promets pas de répondre à toutes.
Après tout, il n'est pas le seul à pouvoir décider de ce qu'il souhaite révéler.
Lorsqu'il évoque les combats, les meurtres et les dangers de l'Empire, je ne détourne pas le regard. Ces choses ne m'effraient pas. Elles font partie de ce que je cherche à découvrir, au même titre que les Vents qui l'entourent et cette puissance qu'il refuse de laisser prendre les commandes.
En revanche, ses explications sur les coutumes de la cour éveillent une curiosité différente. Je plisse légèrement les yeux lorsqu'il parle de violence, de lubricité et de ces étranges habitudes qui semblent régir les rapports entre les membres de son entourage.
- Vous essayez donc de tuer ceux que vous détestez et de toucher ceux que vous ne voulez pas tuer ?
Je réfléchis quelques secondes à cette distinction, cherchant sincèrement à en saisir la logique.
- C'est une façon bien compliquée de décider qui mérite de rester près de vous.
Un léger rire m'échappe. Je ne me moque pas nécessairement de lui. Je trouve simplement cette manière de vivre étonnante. Dans les profondeurs, les créatures se rapprochent, s'éloignent, se dévorent parfois. Elles n'ont pas besoin de transformer chaque mouvement en une convention dont il faudrait apprendre les règles.
Je m'apprête à lui poser une autre question lorsque des bruits de pas se rapprochent du chariot.
Trois voix orques se mêlent brièvement à l'agitation du convoi. Je tourne la tête vers l'entrée au moment où les silhouettes apparaissent dans l'ouverture.
Mon regard se pose sur eux.
Je ne cherche pas à me couvrir. Ma peau a presque entièrement achevé de se reconstituer, abandonnant ses derniers reflets liquides au profit d'une surface plus stable, plus proche de celle des êtres que j'ai observés depuis mon arrivée. Quelques gouttes glissent encore le long de mes bras et de mes flancs, mais je n'y prête aucune attention.
J'observe plutôt les nouveaux venus, leurs carrures, leurs visages, leurs expressions. Trois créatures supplémentaires à découvrir. Trois nouvelles façons, peut-être, de comprendre le monde auquel Weyrith appartient.
Puis l'un d'eux laisse son regard s'attarder sur moi.
Je remarque le mouvement. Je remarque aussi cette insistance qui ne ressemble ni à la curiosité de Weyrith ni à l'attention d'un être cherchant simplement à comprendre ce qu'il a sous les yeux.
Mon sourire disparaît.
Je n'éprouve aucune honte. Je n'ai pas davantage l'impression d'avoir été surprise dans une situation qui devrait m'embarrasser. Je suis ici, dans ce corps que j'ai choisi de maintenir, et je n'ai jamais prétendu qu'il devait être caché.
Mais je n'ai pas non plus donné à cet inconnu la permission de me contempler.
La différence me paraît limpide.
Mon regard reste fixé sur lui tandis que mes doigts s'écartent lentement. Une humidité presque imperceptible se rassemble autour de mes phalanges, puis se détache de ma peau en filaments translucides. L'eau du sol frémit à son tour. Quelques gouttes suspendues dans l'air se rejoignent, s'étirent et s'affinent sous l'effet de ma volonté.
Je ne hausse pas la voix. Je ne prononce aucune menace.
Je fais simplement un pas dans sa direction.
Les filaments se tendent avec moi, se rejoignant en une pointe effilée dont l'extrémité se tourne vers l'orc. Mon expression demeure calme, mais toute trace d'amusement a quitté mon visage. Je ne regarde plus les deux autres. Mon attention est entièrement fixée sur celui qui vient de franchir une limite dont il ignore peut-être jusqu'à l'existence.
Je pourrais lui demander de détourner les yeux.
L'idée me vient, puis s'efface presque aussitôt. Pourquoi lui expliquer ce qu'il aurait dû comprendre de lui-même ? Pourquoi lui laisser le temps de décider s'il souhaite m'écouter ?
La pointe d'eau s'élève légèrement, prête à fendre l'espace qui nous sépare.
Et je m'apprête à l'envoyer vers lui.