Le Grand Jeu - Forum RPG Hentai

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L'Ombre du passé [Saël Thorne]

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Anéa

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  • Fiche — Chalant

    Description
    Ancienne archange, devenue à moitié démone.
    Adore le sang et faire sauter des têtes.

Re : L'Ombre du passé [Saël Thorne]

Réponse 30 mardi 13 octobre 2026, 00:54:39

L'archange déchue resta figée. Elle aurait voulu rire, lui rire au nez, peut-être même lui demander s'il se moquait d'elle. Cela aurait été tellement plus simple. Une plaisanterie douteuse, une mauvaise blague céleste, n'importe quoi qui lui aurait permis de retrouver un terrain familier, quelque chose qu'elle savait affronter sans avoir l'impression que le sol se dérobait sous ses pieds. Mais rien ne vint, seulement ce silence...et ces yeux mordorés qui ne la quittaient pas.

Tout un tas d'émotions se mêlaient dans le pauvre cerveau tourmenté de la jeune femme, et ce grand dadais ne faisait rien pour arranger la chose. Tsaphkiel souhaitait être présent désormais ? La phrase tournait en boucle dans son esprit, s'imposant à elle avec une obstination presque insultante. Pourquoi ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi après toutes ces années ? Pourquoi fallait-il que ce soit lui ?

Anéa détourna brusquement le regard, le portant sur la main que le juge céleste venait de laisser retomber le long de son corps. Une main qui, quelques instants plus tôt, s'était refermée sur son poignet. Elle en ressentait encore le contact, comme si sa peau avait conservé la mémoire de ses doigts. Cette simple constatation l'irrita au plus haut point. La jeune femme serra les dents pour lui répondre, agacée...


- Ne me dis pas de respirer.

Sa voix était basse, encore éraillée par sa toux. Elle aurait voulu qu'elle soit plus tranchante, plus assurée, qu'elle lui rappelle qu'elle n'était pas une petite chose fragile qu'il fallait ménager, encore moins une créature égarée nécessitant les bons soins du grand Prince des Trônes. Malheureusement, son corps semblait avoir décidé de la trahir autant que son esprit. La belle brune inspira profondément par le nez, puis croisa les bras contre sa poitrine, dans une tentative aussi dérisoire que nécessaire pour retrouver un semblant de contenance. Et dans toute sa mansuétude, elle se retint fortement de lui faire un doigt d'honneur.

- Et ne me regarde pas comme ça non plus.

En suivant, la guerrière lui lança un regard noir. Enfin, elle essaya, car ses prunelles pâles glissèrent malgré elle vers les siennes mordorées, s'y accrochèrent une seconde de trop, avant qu'elle ne se détourne à nouveau. Bon sang. Elle avait affronté des armées entières, avait marché sur des terres dévastées où les cris des mourants se mêlaient aux grondements du ciel. Elle avait vu des êtres qu'elle croyait invincibles s'effondrer dans la poussière, avait continué à avancer alors même que son propre sang imbibait ses vêtements. Elle avait survécu à sa déchéance, à l'abandon, à la solitude, aux nuits où les souvenirs lui déchiraient l'esprit jusqu'à l'épuisement. Et voilà qu'un haut-ange, à moitié nu dans son appartement, la mettait dans un état pareil simplement parce qu'il « voulait être là ». L'ironie était si cruelle qu'elle en aurait presque ri. Presque. À la place, Anéa passa une main sur son visage, remontant jusqu'à ses cheveux encore humides. Ses doigts s'y enfoncèrent, tirant légèrement sur quelques mèches sombres au passage. Elle avait besoin de réfléchir, de remettre un peu d'ordre dans ce foutoir monumental qui lui servait de crâne. Or, chaque fois qu'elle tentait de rassembler ses pensées, une autre phrase venait tout balayer. « Tu n'avais personne. »...Sa mâchoire se contracta, furieuse contre elle-même.

- Tu ne sais pas de quoi tu parles.

Les mots étaient sortis plus vite qu'elle ne l'aurait voulu. Elle le regretta presque aussitôt, non parce qu'ils étaient faux, mais parce qu'ils ne l'étaient pas tout à fait. Tsaphkiel ne pouvait pas savoir. Il n'avait pas été là lorsque la jeune femme était au plus bas. Il n'avait pas pu ressentir les émotions qui lui tiraillaient l'âme lors de sa sentence, ni vu ce qu'elle avait vécu après. Il n'avait pas connu les nuits interminables où dans sa solitude, Anéa se demandait à quoi rimait son existence désormais. Il n'avait pas vu les blessures qu'on recousait sans même prendre le temps de nettoyer correctement la plaie parce que finalement, il n'y avait que ça qui permettait à la demoiselle de se sentir vivante. Il n'avait pas vu ces lendemains où il fallait se relever alors que chaque parcelle de son corps suppliait qu'on la laisse à terre et qu'elle ne se relève jamais...Non, il n'avait pas vu la femme qu'elle était devenue.

Et pourtant, il se tenait là, devant elle, avec cette manière insupportable de la regarder comme si quelque chose en elle méritait encore d'être sauvé.


- Tu débarques ici après des années, tu me sors tes belles phrases sur mon honneur, sur ce que j'aurais dû croire ou ne pas croire, et tu t'imagines que ça va changer quoi que ce soit ?

Anéa secoua la tête, un rire bref et sans joie lui échappant enfin.

- Mon honneur ? C'est d'un ridicule. Quel honneur reste-t-il dans ce que je suis aujourd'hui ? Cela ne changera rien. Tu crois vraiment que c'est ce qui me manque ? Une médaille ou, je ne sais pas, une reconnaissance officielle ?

Ses magnifiques perles glacées se durcirent, tout comme le reste de son visage.

- Je me fous de ce qu'ils pensent de moi. Tous. Tout le monde.

Ce mensonge là lui brûla la langue. Elle s'en rendit compte aussitôt et, à en juger par cette désagréable impression qu'elle avait d'être mise à nu, elle craignait que lui aussi. Car ce n'était pas tout à fait vrai. Elle se fichait des jugements de ceux qui l'avaient condamnée sans chercher à comprendre, des regards méprisants de ceux qui avaient détourné les yeux, des voix qui avaient prononcé son nom comme une souillure. Elle avait appris à vivre sans leur approbation, à se reconstruire ailleurs, autrement, avec les morceaux qui lui restaient. Mais une part d'elle, minuscule et honteuse, avait autrefois espéré qu'au moins l'un d'entre eux finirait par comprendre et s'excuse, qu'il reconnaisse avoir fauté. Qu'au moins l'un d'entre eux se demanderait si elle avait réellement mérité ce sort. Maintenant, cet espoir mort depuis longtemps venait de remuer dans sa tombe. Quelle horreur. Anéa serra les bras un peu plus fort autour d'elle pour cacher ce malaise qui la prenait, comme un enfant qui ne voudrait pas être pris en faute.

- Je n'ai pas besoin que tu sois là pour me sauver, Tsaphkiel. Je me suis très bien débrouillée sans toi.

Cette fois, l'ancienne archange redressa son visage, et ses yeux d'un bleu très pâle soutinrent ceux de l'éphèbe angélique.

- Et je n'ai certainement pas besoin de ta pitié.

Voilà, c''était dit. Anéa aurait dû se sentir soulagée. À la place, une douleur sourde se logea sous ses côtes, aussi familière qu'indésirable. Parce qu'au fond, ce n'était pas de la pitié qu'elle avait vue dans les yeux du haut-ange. La guerrière aurait préféré que ce soit le cas. La pitié, elle savait quoi en faire. Elle savait la repousser, la piétiner, la rendre aussi inconfortable pour celui qui la lui offrait qu'elle l'était pour elle-même. Mais ce qu'elle avait aperçu dans le regard mordoré du Prince des Trônes était autrement plus difficile à supporter. De la peine ? Du regret ? Peut-être. Une affection qu'elle n'osait pas interpréter...Et si la demi-démone se trompait ? Si elle accordait trop d'importance à quelques mots prononcés dans un moment de faiblesse ? Si, demain, Tsaphkiel retrouvait son rôle, ses certitudes, ses devoirs, et repartait vers les Cieux en la laissant derrière lui avec cette sensation ridicule d'avoir, l'espace d'une soirée, compté pour quelqu'un ? Elle connaissait ce genre de chute et n'avait aucune putain envie d'en expérimenter une nouvelle. C'est pourquoi Anéa recula d'un pas, un seul, mais suffisamment pour que l'espace entre eux redevienne une frontière...Ce quelque chose qu'elle pouvait voir, mesurer, contrôler.

- Tu veux être là maintenant ? Très bien. Mais pourquoi ?

Sa voix s'était faite plus calme. C'était presque pire que lorsqu'elle criait. Sa colère ne s'était pas dissipée...Elle s'était simplement repliée derrière ses côtes, prête à mordre au moindre geste de travers.

- Qu'est-ce que tu attends de moi ? Que je te remercie ? Que je te dise que ça me touche ? Que je te raconte combien j'ai souffert pour que tu puisses repartir avec la satisfaction d'avoir enfin fait quelque chose de bien ?

La déchue était amère, elle le savait, mais ça ne l'empêchait de continuer avec ses mots durs, mais si cela lui coûtait de les prononcer, d'une certaine manière. Elle déglutit péniblement, agacée de sentir sa gorge encore irritée.

- Je ne suis pas une de tes âmes à juger. Tu n'as pas à me rendre quoi que ce soit pour pouvoir dormir tranquille. Je ne te demande pas de réparer le passé. Je te demande juste de me dire la vérité.

Ses prunelles glacées remontèrent vers les siennes. Oui, lorsqu'il lui avait avoué à demi-mot qu'il restait là pour elle, Anéa ne comprenait pas où il voulait en venir finalement. Ou peut-être juste qu'elle refusait de comprendre...

- Pas celle que tu juges acceptable. Pas celle qui te permet de conserver ta dignité de grand prince. La vraie.

La belle brune marqua une pause. Ses lèvres s'entrouvrirent, mais les mots lui semblèrent soudain beaucoup plus difficiles à prononcer. Il lui aurait été tellement plus simple de lui ordonner de partir, de lui désigner la porte, de lui jeter ses vêtements trempés à la figure et de prétendre que cette soirée n'avait jamais existé. Elle aurait pu retrouver son appartement silencieux, sa routine, ses habitudes. Elle aurait pu s'enrouler dans sa solitude comme dans une couverture trop étroite, mais dont elle connaissait chaque couture...Seulement voilà, sa vérité, c'est que l'ancienne archange ne voulait pas que le juge céleste s'en aille...Et cette réalisation brutale la frappa avec une violence inattendue.

Anéa se figea, ses doigts se crispant dans la chair de ses propres bras. Elle venait de comprendre ce qui, depuis le début, la rendait si nerveuse. Ce n'était ni son statut, ni leur passé commun, ni même cette proximité déconcertante. C'était la possibilité qu'il reste, la possibilité qu'elle en ait envie, et celle, bien plus terrifiante encore, qu'il finisse par s'en aller, en la laissant plus vide qu'elle ne l'était déjà...Son cœur s'emballa une seconde avant de rater un battement, crispé de ressentir trop de choses d'un coup. Des choses qui lui semblaient si étrangères aujourd'hui...

La guerrière scella ses paupières un bref instant pour calmer ce tintamarre. Quelle connerie. Lorsqu'elle les rouvrit, son expression avait changé. Pas de beaucoup. Anéa était encore Anéa, avec ses défenses, son orgueil et cette façon presque agressive de tenir le monde à distance. Mais sa colère avait perdu un peu de son tranchant. Elle avait laissé apparaître quelque chose de plus vulnérable, qu'elle s'empressa de masquer en levant le menton et en fixant le haut-ange en serviette. C'est ainsi qu'elle avait toujours fait : encaisser pour mieux se relever. Alors qu'il crache le morceau. Tout se passera bien...





-En souvenir du bon vieux temps-

Saël Thorne

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L'Ombre du passé [Saël Thorne]

Réponse 31 Aujourd'hui à 00:11:31

Le Prince des Trônes ne répond pas immédiatement.

Les paroles d'Anéa lui parviennent sans qu'il cherche à les interrompre, chacune venant heurter une certitude qu'il n'avait pourtant jamais songé à remettre en question. La pitié. La réparation. La reconnaissance. Autant de raisons qu'elle lui prête, autant de motifs derrière lesquels elle semble s'attendre à le voir se dissimuler. Et, à mesure qu'elle parle, Tsaphkiel comprend que ses précédentes paroles, malgré toute leur sincérité, n'ont peut-être fait qu'effleurer ce qu'elle cherche réellement à savoir.

Elle ne veut pas qu'il lui explique ce qu'elle mérite. Elle ne veut pas qu'il décide à sa place de ce qui pourrait la soulager, encore moins qu'il lui offre une quelconque absolution qu'elle ne lui a jamais demandée. Elle veut savoir pourquoi il est là. Pourquoi, après toutes ces années, lui, parmi tant d'autres, a choisi de se tenir devant elle plutôt que de poursuivre son existence dans les hauteurs célestes.

Et il n'a plus le droit de lui répondre par une demi-vérité.

Son regard suit brièvement le mouvement par lequel elle resserre ses bras autour d'elle, puis s'arrête sur son visage. Il remarque la tension de sa mâchoire, la manière dont elle redresse le menton comme si cette simple posture pouvait suffire à contenir ce qu'elle s'efforce de dissimuler. Il connaît cette attitude. Il l'a déjà vue chez des guerriers blessés qui refusaient qu'on examine leurs plaies, chez des êtres qui préféraient affronter une nouvelle bataille plutôt que de reconnaître qu'ils avaient besoin de reprendre leur souffle.

Mais Anéa n'est pas l'une de ses âmes à juger. Et il ne veut surtout pas devenir une nouvelle autorité devant laquelle elle serait contrainte de défendre son droit à exister.

Alors, lorsque la jeune femme recule, Tsaphkiel ne fait aucun geste pour réduire la distance. Il demeure à sa place, les mains désormais immobiles le long du corps, respectant cette frontière qu'elle vient de rétablir entre eux. Sa serviette nouée autour de la taille lui rappelle, avec une ironie presque absurde, qu'il n'a jamais été aussi peu préparé à une conversation de toute son existence. Non pas parce qu'il se trouve dans cette tenue, mais parce qu'aucune fonction, aucun enseignement et aucune connaissance accumulée au fil des siècles ne lui ont appris comment répondre à ce qu'elle vient de lui demander.

- Qu'est-ce que tu attends de moi ? Que je te remercie ? Que je te dise que ça me touche ? Que je te raconte combien j'ai souffert pour que tu puisses repartir avec la satisfaction d'avoir enfin fait quelque chose de bien ?

Les questions résonnent dans son esprit avec une insistance qu'il ne peut ignorer.

Rien.

C'est la première réponse qui lui vient. La plus simple, aussi. Pourtant, elle lui semble incomplète, presque malhonnête dans sa facilité. Car s'il ne souhaite rien lui prendre, s'il n'attend ni gratitude, ni pardon, ni reconnaissance, il existe bel et bien quelque chose qu'il désire. Quelque chose qu'il n'a jamais eu à envisager auparavant, parce qu'il n'a jamais rencontré de raison de le souhaiter.

Il voudrait rester.

Pas simplement jusqu'à ce que sa blessure soit soignée. Pas jusqu'à ce que les conséquences de son passage sur Terre soient dissipées, ni jusqu'à ce qu'il puisse déclarer sa mission achevée et retourner auprès des siens avec la certitude d'avoir accompli son devoir. Il voudrait pouvoir demeurer dans cet appartement après que les questions auront cessé, après que les souvenirs auront perdu leur emprise sur la soirée, après même qu'Anéa n'aura plus aucune raison pratique de tolérer sa présence.

Il voudrait être là lorsque rien ne l'exige.

Cette découverte ne lui apporte aucun apaisement. Elle soulève au contraire en lui une inquiétude profonde, étrangère à la crainte du danger et aux calculs de l'Équilibre. Car ce désir ne répond à aucune nécessité qu'il puisse mesurer. Il ne protège aucun principe, ne corrige aucune injustice et ne rétablit aucune harmonie cosmique. Il existe simplement, et cela suffit à bouleverser l'ordre avec lequel il a toujours vécu.

Tsaphkiel baisse un instant les yeux. Ses doigts se contractent légèrement, puis se détendent lorsqu'il prend une inspiration lente. Il pourrait encore choisir ses mots avec soin, les arranger jusqu'à ce qu'ils deviennent irréprochables. Il pourrait offrir à Anéa une réponse digne du Prince des Trônes, une vérité parfaitement formulée, dépouillée de tout ce qui risquerait de le trahir.

Mais elle vient précisément de lui demander de cesser de faire cela.

Alors, lorsqu'il relève le regard vers elle, il ne cherche plus à dissimuler son hésitation derrière une assurance de façade.
"Je n'attends rien de toi, Anéa."

Sa voix est calme, mais moins ferme qu'à l'accoutumée. Non parce qu'il doute de ses paroles. Parce qu'il mesure ce qu'elles impliquent, et ce qu'il lui reste encore à trouver le courage de dire.
"Ni gratitude. Ni pardon. Je ne te demande pas de reconnaître que ma présence t'est utile, ni même de l'accepter comme une bonne chose. Tu ne me dois rien pour ce que j'ai choisi de faire."

Il marque une pause. Son regard demeure posé sur elle, sans chercher à forcer le sien à soutenir le sien en retour.
"Et tu as raison sur un point. Je ne sais pas tout ce que tu as traversé. Je n'étais pas là. Je n'ai pas vu ce que les années ont fait de toi, ce que tu as dû affronter pour continuer à avancer, ni ce qu'il t'a fallu abandonner pour survivre à ce qui t'est arrivé. Je ne prétendrai pas comprendre une souffrance dont je n'ai été que le témoin tardif."

Une infime tension traverse sa mâchoire. Il ne détourne pourtant pas les yeux.
"Je sais que tu as survécu sans moi. Je sais que tu as appris à te relever sans attendre qu'une main se tende vers toi. Et je ne te ferai pas l'affront de prétendre que tu as besoin de moi pour continuer à le faire."

Ces mots lui coûtent moins qu'il ne l'aurait imaginé. Peut-être parce qu'ils ne lui demandent pas de renoncer à ce qu'il ressent, seulement de reconnaître ce qu'Anéa est : une guerrière qui a traversé des siècles de solitude sans que personne ait besoin de lui expliquer comment tenir debout.

Il n'a pas l'intention de lui retirer cette force sous prétexte qu'il vient de découvrir sa propre volonté de la soutenir.
"Mais tu te trompes si tu crois que je suis venu ici pour pouvoir dormir tranquille."

Cette fois, une nuance plus grave s'installe dans sa voix. Pas de colère. Pas de reproche. Seulement le refus tranquille de la laisser faire de sa présence une nouvelle dette qu'elle devrait un jour rembourser.
"Je n'ai pas besoin que tu me pardonnes pour ce que je n'ai pas fait. Je n'ai pas besoin que tu me donnes raison, ni que tu reconnaisses que j'aurais dû agir autrement. Je ne suis pas venu chercher auprès de toi une absolution que je pourrais ensuite emporter avec moi."

Il s'interrompt, les lèvres entrouvertes, avant de les refermer un bref instant.

Et pourtant, tu es venu chercher quelque chose.

La pensée s'impose avec une netteté déconcertante.

Pas une réponse à une faute ancienne. Pas un moyen de réparer ce qui ne peut l'être. Pas même la certitude qu'il est encore possible de rendre à Anéa une part de ce qu'elle a perdu.

Il est venu vers elle. Et maintenant qu'il se trouve ici, il ne souhaite plus repartir.

Cette vérité lui paraît presque déraisonnable lorsqu'il la considère sous cet angle. Il a traversé les siècles en sachant précisément quelle place occuper, quelles limites ne jamais franchir, quelles décisions prendre lorsque les émotions des autres menaçaient d'altérer leur jugement. Il a toujours su distinguer le devoir du désir, la compassion de l'attachement, la nécessité de ce qui ne relevait que de sa volonté personnelle.

Or, depuis qu'il a retrouvé Anéa, ces distinctions deviennent moins évidentes.

Il se souvient de sa voix lorsqu'elle l'a traité d'abruti. De cette pichenette qu'elle lui a donnée sur le front, avec cette insolence qui aurait pu offenser n'importe quel autre haut dignitaire du Paradis. Il se souvient de ses gestes lorsqu'elle a soigné sa blessure, de la proximité de ses mains, de ses yeux pâles lorsqu'elle s'est efforcée de ne pas laisser paraître ce qu'elle éprouvait. Il se souvient, surtout, de cette fraction de seconde où il a refermé les doigts sur son poignet, avant de comprendre qu'il ne voulait tout simplement pas la voir s'éloigner.

Aucune de ces choses n'avait été nécessaire.

Aucune n'avait répondu à un ordre.

Et pourtant, chacune a laissé en lui une trace qu'il ne parvient pas à réduire à une simple perturbation de l'Équilibre.
"La vérité, c'est que je ne sais pas encore comment t'expliquer tout cela."

L'aveu lui échappe avec une sobriété presque désarmante. Il ne cherche pas à le rattraper.
"Je sais ce que je suis. Je sais ce que j'ai à accomplir, ce que je peux faire et ce que je n'ai pas le droit de décider pour autrui. Mais je découvre que cela ne m'aide pas beaucoup lorsqu'il s'agit de te répondre."

Un léger pli apparaît entre ses sourcils. L'expression ne porte aucune irritation à son égard. Elle traduit plutôt cette perplexité sincère qui, depuis quelques heures, s'invite de plus en plus souvent sur un visage ordinairement si maîtrisé.
"J'aurais préféré pouvoir te donner une réponse claire. Une réponse que tu aurais pu comprendre sans avoir à te demander ce qu'elle dissimule."

Il laisse échapper un souffle discret.
"Mais je ne veux plus te servir une explication simplement parce qu'elle serait plus facile à prononcer."

Son regard glisse brièvement vers le sol, puis revient à elle. Cette fois, il ne tente pas d'en atténuer la franchise.
"Je suis resté parce que je le voulais. Et lorsque j'ai compris que je n'avais aucune obligation de le faire, cela n'a pas changé."

Les mots demeurent entre eux, sans titre pour les protéger, sans fonction à laquelle les rattacher.

Le Prince des Trônes sent quelque chose se resserrer dans sa poitrine. Une sensation physique, presque dérangeante, qui accompagne la conscience de ce qu'il vient de reconnaître. Il pourrait s'arrêter là. Cette réponse est déjà plus honnête que toutes celles qu'il lui a données depuis son arrivée. Elle ne lui impose rien, ne lui demande rien et ne prétend pas résoudre ce qui les sépare.

Pourtant, il sait que ce n'est pas tout.

Il voudrait lui dire qu'il ne souhaite pas seulement rester cette nuit. Qu'il aimerait pouvoir revenir sans avoir à invoquer une mission, un déséquilibre ou quelque événement susceptible de justifier sa présence. Qu'il voudrait apprendre à connaître la femme qu'elle est devenue, sans la réduire à celle qu'il a connue autrefois, ni à la déchéance qui a bouleversé son existence.

Il voudrait lui dire qu'il aimerait être celui dont elle n'aurait pas à redouter le départ chaque fois qu'elle commence à s'habituer à sa présence.

Mais cette dernière pensée l'arrête.

Car il ne peut pas lui promettre qu'il ne partira jamais. Il ne peut pas lui demander de lui faire confiance alors qu'il ne comprend pas encore lui-même la nature de ce qui le pousse vers elle. Et il refuse de transformer son propre trouble en une responsabilité supplémentaire pour une femme qui a déjà passé trop de temps à porter seule les conséquences de décisions prises par d'autres.

Alors il se contente de la vérité qu'il peut lui offrir sans la charger de ce qu'il n'a pas encore appris à nommer.
"Je ne te demande pas de me faire une place dans ta vie. Je ne te demande pas de me laisser approcher davantage que tu ne le souhaites. Et je ne te demanderai certainement pas de me croire sur parole simplement parce que je porte un titre qui, autrefois, aurait suffi à imposer le silence."

Une ombre d'autodérision passe dans ses yeux. Elle est si discrète qu'elle pourrait presque être confondue avec le reflet de la lumière.
"Tu sembles d'ailleurs avoir quelques difficultés à me laisser ce privilège."

La remarque ne cherche pas à tourner sa colère en dérision. Elle est simplement là, légère et sincère, une petite trace de cet humour maladroit qu'il commence à laisser paraître auprès d'elle. Mais le sérieux de son expression reprend vite le dessus.
"Ce que je peux te dire, en revanche, c'est que je ne suis pas ici parce que je te crois incapable de te débrouiller seule. Je suis ici parce que le fait que tu aies appris à le faire ne signifie pas que je souhaite te laisser continuer ainsi."

Il s'arrête, conscient de la portée de ses propres mots.

Puis, plus doucement :
"Il y a une différence entre respecter ta force et considérer que tu dois toujours tout affronter seule."

Il ne s'avance pas. Il ne tend pas la main. Il ne cherche même pas à retrouver cette proximité qu'elle vient de lui refuser. Pour la première fois, peut-être, il comprend que rester auprès d'elle ne signifie pas nécessairement franchir les distances qui les séparent, mais accepter de ne pas les contrôler.

Son regard mordoré se fait moins sévère. Il n'y a ni jugement ni compassion condescendante dans ses yeux, seulement cette attention singulière qu'il n'a jamais réussi à détourner d'elle, même lorsqu'il s'efforçait de se convaincre qu'il ne s'agissait que de vigilance.
"Je ne sais pas ce que tu feras de ma présence, Anéa. Je ne sais même pas si tu finiras par croire ce que je viens de te dire. Et je ne te demanderai pas de me rassurer à ce sujet."

Une respiration lente soulève sa poitrine.
"Mais je peux au moins cesser de te mentir sur une chose."

Il soutient son regard, sans exiger qu'elle fasse de même.
"Je n'ai aucune dette à régler envers toi. Je n'ai aucune réparation à obtenir de toi. Et je ne suis pas venu chercher quelque chose que tu devrais me donner en échange de ce que je fais."

Sa voix s'abaisse légèrement, jusqu'à prendre cette douceur grave qui lui échappe désormais lorsqu'il cesse de s'adresser au monde comme à une assemblée céleste.
"Je veux simplement pouvoir être ici. Auprès de toi."

Il ne rajoute rien.

Aucun serment ne vient prolonger l'aveu. Aucune promesse grandiose ne cherche à lui donner davantage de poids. Le Grand Archange sait que les mots les plus solennels peuvent parfois devenir les chaînes les plus lourdes, et il ne veut pas que sa volonté de demeurer près d'elle ressemble à une nouvelle obligation dont elle devrait se défendre.

Il voudrait lui demander si cette simple possibilité lui est insupportable. Si elle préfère réellement le voir partir, ou si cette idée lui fait aussi peur qu'à lui. Mais il n'en fait rien. Ce serait lui demander de dévoiler à son tour une vérité qu'elle vient à peine de commencer à entrevoir, et il n'a pas le droit d'exiger d'elle ce qu'il peine lui-même à offrir.

Alors il attend.

L'immobilité lui paraît presque contre nature. Il a passé une existence à intervenir, à trancher, à rétablir ce qui menaçait de basculer. Pourtant, devant cette femme qui lui demande enfin d'être honnête, la seule décision qui lui semble juste consiste à ne rien imposer.

Ses doigts effleurent machinalement le bord de la serviette nouée autour de sa taille, geste fugace qui lui rappelle qu'il est toujours dans cette tenue pour le moins inconvenante au regard de sa dignité habituelle. Il n'y prête presque aucune attention. Pour une fois, ce n'est pas cela qui le préoccupe.
"Et si tu veux que je parte, je partirai."

La phrase lui coûte davantage qu'il ne l'aurait cru. Non parce qu'il doute de sa capacité à respecter cette demande, mais parce qu'il découvre, en la prononçant, combien il lui serait difficile de l'entendre.

Il ne détourne pourtant pas les yeux.
"Je ne te punirai pas pour cela. Je ne te reprocherai pas de ne pas savoir quoi faire de moi."

Un bref silence s'installe, assez long pour qu'il puisse mesurer l'importance de ce qu'il s'apprête à ajouter.
"Mais ne me demande pas de prétendre que c'est ce que je souhaite."

Voilà.

Pas une déclaration d'amour. Pas même la certitude qu'il puisse un jour donner un nom à ce qui l'attire vers elle avec une force aussi silencieuse qu'inexplicable.

Seulement cette vérité nue, maladroite, presque déconcertante dans sa simplicité.

Il ne veut rien obtenir d'elle.

Il voudrait seulement que la porte ne se referme pas.

Et pour le Prince des Trônes, qui a toujours su reconnaître le poids d'une décision avant même qu'elle ne soit prononcée, il n'existe peut-être rien de plus troublant que de découvrir qu'il peut désirer une chose aussi simple sans savoir comment la demander.


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