Nous rappelerons à nos lecteurs que malgré son état de mort-vivants, ses paroles et, en vérité, son arrogance, Hadrian Kensley restait fondamentalement un être humain. Un être humain qui, en raison de son état de mort-vivant, ne pouvait pas développer son corps au-delà de ce qu'il avait déjà acquis au cours de sa vie et, n'ayant jamais vraiment pris la nage en affection, sa technique restait aussi rudimentaire que toujours.
Au signal de la gorgone, il se propulsa vers l'avant et s'élança sur un crawl. Un crawl qui, malgré les apparences, était loin d'être parfait. Plus d'éclaboussure que nécessaire, un mouvement de bras trop superficiel pour être conséquent, aux yeux d'une personne intéressé, Hadrian démontrait là tout le talent d'un amateur qui, à force d'avoir vu des professionnels s'exécuter, se figurait capable d'en faire autant. Si Vanessa n'était pas si naturellement préservée contre les éclats d'émotion ou si, vraiment, elle avait plus d'émotions, elle n'aurait certainement pas raté l'occasion de se moquer de la manœuvre de son maître, elle qui avait la nage élégante d'une pataugeuse de carrière
Ses mouvements, cependant, étaient rapides, et s'il ne parvenait pas à réduire la distance entre Cypress et lui-même, il parvenait à la suivre. Il était évident, cependant, après le premier lap, qu’Hadrian n’avait aucune chance de gagner. Aucune, du moins, sans tricher. Il le considéra, bien sûr, car de son amour propre, il ne pouvait pas se voir faillir devant la jeune demoiselle, et il y prendrait un coup. Un petit moment de réflexion un brin sexiste, nous en conviendrons, mais qu’on saurait pardonner à un homme ayant grandi dans les années où les attentes placées sur un homme étaient de surpasser la femme dans tout, sauf dans les tâches du foyer. Il chassa, cependant, furieusement cette pensée, et se contenta de persister dans le mouvement, et ce malgré sa défaite inexorable.
Et cette pensée, toxique et malvenue, s’effaça aussitôt qu’il vit le sourire victorieux de Cypress. Et il eut même un instant de regret, car bien qu’il n’eût jamais prononcé sa pensée, une part de lui ne pouvait s’empêcher de se reprocher ce moment. Le temps, pour les vampires, était bien souvent figé dans l’époque qui les avait vu naître, tout comme leurs mœurs et leurs pensées. Il ne réprima cependant pas une pensée pour ces ainés qui, malgré leur immense savoir, ne pouvaient fonctionner dans le monde moderne sans l’assistance d’une armée de goules, certains étant même incapable de parler la langue suite à une trop longue Torpeur.
Il s’approcha de Cypress, qui lui demanda alors sa dûe récompense. En homme de parole, Hadrian passa doucement son bras à la taille de la jeune femme, la souleva de l’eau pour l’asseoir sur le rebord par un procédé qui défiait les lois de la physique, et posa les mains de chaque côté de ses cuisses, avant de se hisser et presser sa bouche contre la sienne. Une première « récompense », pour ainsi dire, bien qu’il trouvait ces récompenses fort agréables de sa propre perspective, et les autres suivraient.
"Vanessa," lança-t-il à son assistante. "Je t'emprunte Cypress."
Pour toute réponse, la goule, qui en était déjà à sa huitième longueur dans un papillon des plus exquis, s'arrêta dans son élan, tourna la tête vers son patron, et lui fit un signe d'OK de la main droite, avant de reprendre son exercice.
À cette réponse, Hadrian ne put retenir un petit claquement de la langue. Le détachement de sa goule n'était pas forcément une mauvaise chose, mais cela pouvait signaler que son lien de servitude avait peut-être besoin d'être renouvelé. Mais, chaque chose en son temps. Plutôt que de la faire attendre, Hadrian prit la main de Cypress et l'emmena vers les vestiaires, puis la guida vers une des douches privées qu'il activa d'un geste de la main, avant de faire reculer Cypress jusqu'au mur et de la gratifier de nouveaux baisers, la ceinturant de ses bras avant de presser son front au sien, son nez touchant au sien alors qu'il regardait ses magnifiques yeux au travers de ses verres teintés.
Après un moment dans ce silence intime brisé seulement par le clapotement de l'eau sur leurs corps et sur le sol, il reprit la parole.
"Si la récompense vous indiffère, Cypress," dit-il d'une voix basse, presque conspiratoire. "J'aimerais réitérer ma suggestion de vous accompagner hors du complexe. Il y a des endroits, dans Seikusu, qui méritent le détour. Et en cette saison, on me dit que ce serait une période propice pour une visite nocturne. Je vous aurais bien proposé un musée, mais…"
Le vol du livre de Noah avait mis une pause aux activités du musée le temps que l'investigation policière s'effectue et, potentiellement, qu'il soit récupéré. Il eut presque envie de suggérer de ramener le fichu livre à ses soi-disant propriétaires, ne serait-ce que pour avoir accès à l'exposition, et passer une charmante soirée avec une femme cultivée, capable de comprendre et apprécier la réalité cachée des choses qu'elle voyait.
Il aurait presque regretté ce vol, si Cypress n'était pas une femme fascinante au point de justifier le vol en lui-même.
Il chassa ses pensées de son esprit, ramenant plutôt son attention sur la jeune femme qui, présentement, était devant lui, dans un accoutrement qui, maintenant qu'il y portait attention, la moulait presque à l'offense, et il n'avait même pas eu la délicatesse de lui faire un compliment.
"Ce maillot vous va à ravir," dit-il avec un sourire.
Et, ne pouvant pas se retenir de jouer le diable de la tentation, il leva une main, frolant de l'index la hanche de la jeune femme, frôlant le maillot à la hanche.
"Mais il faudrait vous l'enlever."
Il marqua une pause suggestive en la regardant dans les yeux.
"… pour le chlore."
Bien rattrapé, champion.