
J'la laisse terminer son chocolat, tranquillement installé sur ma banquette, les mains autour de ma tasse. Elle a fini par se servir de la serviette que j'lui ai poussée pour s'essuyer la bouche. Au moins, elle a compris le message. J'commençais à me demander si j'allais devoir lui signaler qu'elle avait de quoi repeindre un mur avec sa chantilly. Quand elle accepte ma proposition pour la nuit, j'me contente d'un hochement de tête. Pas de grandes effusions, pas de promesses enrubannées. Elle a besoin d'un toit, j'en ai un. Le calcul est pas compliqué. Puis elle me sort le nom de son ravisseur.
Nathan Beaumont.
J'le range dans un coin de ma tête, avec les deux gorilles et cette histoire de collier dont la batterie a décidé de rendre l'âme au pire moment. J'ai pas encore assez d'éléments pour savoir si ce type est un gros poisson ou simplement un riche connard qui a l'habitude qu'on lui déroule le tapis rouge. Mais j'ai bien l'intention de creuser la question.
Pas ce soir, ceci dit.
Ce soir, j'ai une lapine en cavale qui porte mon sweat et un café qui a le goût d'une chaussette trempée dans de l'huile de vidange. Chacun ses problèmes. J'vide ma tasse, puis j'fais signe à la serveuse. L'addition réglée, j'me lève et j'laisse la petite descendre de la banquette à son rythme. Mon regard glisse brièvement sur le vêtement qui lui tombe sur les cuisses. Ça lui fait une sorte de robe informe, avec les manches qui lui mangent les mains et le col qui menace de glisser à chaque mouvement.
J'détourne les yeux.
*Bon sang, Jake. C'est un sweat. Du coton. Des coutures. Rien qui mérite de mobiliser toute ta putain d'attention.*Sauf que le coton en question sent encore mon odeur, et que j'ai pas besoin d'être un génie pour remarquer qu'elle aime bien s'y emmitoufler. J'vais pas lui demander pourquoi. J'ai déjà assez de questions pour remplir un interrogatoire de police, et aucune envie de lui faire subir ça. Dehors, l'air frais nous tombe dessus. Les lumières de la ville se reflètent sur le bitume humide et les enseignes colorées découpent la rue en morceaux de néon. J'prends la direction du métro, les mains dans les poches, en gardant un œil sur ce qui se passe autour de nous. Elle me suit de près. Une voix plus forte que les autres éclate à proximité. La petite sursaute et vient s'accrocher à mon bras.
J'baisse les yeux vers sa main, puis vers elle.
Elle serre juste assez pour que j'sente son contact contre ma peau. Son corps se rapproche du mien, et j'ai une conscience soudaine de la chaleur qui se presse contre mon bras à travers le tissu. Mon regard s'attarde une seconde sur ses oreilles, puis remonte vers son visage, avant de faire une chute libre sur sa poitrine écrasée qui tient en étau mon avant-bras qui passe l’un des meilleurs moments de sa vie.
Putain.
J'inspire par le nez et reporte mon attention sur la rue. C'est pas le moment de laisser mon cerveau prendre des vacances. La gamine a passé sa soirée à courir pour sauver sa peau, et j'vais certainement pas profiter de sa trouille pour me faire des idées. Et pis, j’veux pas retourner en taule. Nan. J'finis par adapter mon allure à la sienne.
« T'inquiète. C'était juste un type qui gueulait. »J'laisse quelques pas s'écouler avant qu'elle me pose sa question. Elle veut savoir si je vis seul, si une autre femme risque de se trouver chez moi. J'arque un sourcil.
« Ouais. J'vis seul. »J'la regarde du coin de l'œil, avec un petit rictus qui vient tirer le coin de ma bouche.
« Pourquoi ? Tu comptes piquer ma place dans le lit ? »J'lui laisse une seconde pour encaisser la plaisanterie, avant de secouer la tête.
« J'déconne. T'auras une chambre pour toi toute seule, et personne viendra t'emmerder pendant la nuit, euh... »Un flottement, une réflexion interne, puis, j’réalise :
« Au fait, j'connais toujours pas ton nom. »J'lui jette un coup d'œil avant de reporter mon attention sur la rue.
« Moi, c'est Jake. »On finit par rejoindre la station. Le métro est encore bien fréquenté à cette heure-ci, avec ses voyageurs fatigués, ses étudiants le nez collé à leur écran et ses types qui ont l'air de regretter chacune des décisions qui les ont conduits jusqu'ici. L'odeur de métal, de poussière et de nourriture réchauffée me saute au nez dès qu'on descend les marches. J'achète nos tickets, puis j'lui indique le portillon.
« Par ici. »Dans la rame, j’baisse la tête, tourne mes épaules de trois-quart, et j'me cale près d'une barre, laissant suffisamment de place à la petite pour s'installer sans se retrouver coincée entre moi et les autres voyageurs. Enfin, j'essaie. Avec mon gabarit, j'ai parfois l'impression d'occuper une rame entière à moi tout seul.
Les regards ne tardent pas.
J'en chope un dans la vitre, puis un autre du coin de l'œil. Un type me détaille des tatouages jusqu'aux bottes avant de regarder Bunny, son sweat trop grand, ses oreilles et les quelques centimètres de tissu qu'elle porte en dessous. Son expression se charge de cette petite grimace dégueulasse qui raconte toute une histoire sans qu'il ait besoin d'ouvrir la bouche.
J'connais la musique.
Le gros type baraqué, les tatouages, la gueule qui donne envie de traverser la rue. La petite créature à moitié déshabillée qui lui colle aux basques. Pour certains, le scénario est déjà écrit. Le prédateur et sa proie. Le sale type et la fille qui n'a pas compris dans quel pétrin elle s'est fourrée. L’emprise psychologique d’un criminel qui viole régulièrement une jeune fille trop faible pour s’en sortir.
J'leur rends rien.
Ni regard noir, ni explication, ni justification. J'ai passé assez de temps à vivre sous le regard des autres pour savoir qu'on peut perdre une journée entière à essayer de convaincre des imbéciles qu'on n'est pas le personnage qu'ils ont décidé de vous coller sur le dos. Qu'ils pensent ce qu'ils veulent. J'ai une invitée à ramener chez moi et un certain Nathan Beaumont à garder dans un coin de ma tête. Le reste peut aller se faire foutre. Le trajet se poursuit sans histoire. Quand notre arrêt approche, j'me redresse et fais signe à Bunny de me suivre.
« C'est ici. »On remonte les escaliers jusqu'à la rue. Le quartier est plus calme, les enseignes moins agressives et les passants plus rares. J'avance à un rythme tranquille, jetant de temps à autre un regard derrière nous par habitude. Rien ne semble nous suivre. On finit par rejoindre mon immeuble. Un bâtiment sans prétention, avec une façade qui aurait bien besoin d'un coup de peinture et une entrée qui a connu des jours meilleurs. Pas vraiment le genre d'endroit qu'on associe à un ancien taulard qui aurait réussi sa vie, mais j'ai jamais prétendu être un homme de goût. À peine arrivé dans le hall, j'aperçois une vieille dame qui tente de faire passer deux sacs de courses par la porte d'entrée. Madame Sato. J'la connais bien. Elle habite quelques portes plus loin et j'l'aide régulièrement à monter ses provisions quand j'la croise.
« Attendez, laissez-moi vous prendre ça. »J'récupère ses sacs avant qu'elle ait le temps de protester et les soulève comme s'ils étaient remplis de coton. Elle souffle, me remercie et me demande si tout va bien. Les politesses habituelles. J'lui réponds que oui, puis mon regard glisse vers Bunny, restée à proximité.
Une idée me traverse l'esprit.
« Dites, votre fille est toujours partie faire ses études ? »Miss Sato acquiesce. J'me gratte la barbe avant de poursuivre.
« Elle aurait pas laissé traîner quelques fringues chez vous ? J'ai une invitée qui a eu une soirée compliquée. Elle aurait besoin de se changer. »J'lui explique rapidement qu'il s'agit simplement de lui trouver de quoi se couvrir correctement. Pas besoin de raconter toute l'histoire dans le hall. La vieille dame regarde Bunny, puis moi. Elle semble hésiter une seconde avant de comprendre que j'lui demande pas ça pour m'amuser.
« Attends un peu, mon garçon. »Elle disparaît dans son appartement. Quelques minutes plus tard, elle revient avec un carton qu'elle me tend. Des vêtements pliés, des hauts, des pantalons, quelques pulls. Des affaires que sa fille n'a pas emportées en partant.
« Ça lui fera plaisir de savoir que ça sert à quelqu'un, dit-elle avec un sourire. Et puis, après tous » les services que tu m'as rendus, c'est bien la moindre des choses. »J'lui adresse un rictus un peu embarrassé.
«
Vous me rendez déjà assez service comme ça.- Allez, file. Et prends soin de ta petite invitée. »
J'récupère le carton, la remercie et la laisse rejoindre son appartement. Une fois devant ma porte, j'ouvre enfin et m'efface pour laisser passer Bunny.
« Bienvenue dans mon palace. »L'appartement est propre, fonctionnel, sans décoration superflue. Un salon avec un canapé, une table basse et une télévision. Une cuisine ouverte, quelques placards, une salle de bains et une chambre au fond du couloir. Rien de luxueux, rien qui cherche à impressionner. C'est chez moi, et ça me suffit. J'dépose le carton près du canapé.
« Bon. Là, c'est le salon. La cuisine, tu peux te servir. La salle de bains est au fond, et la chambre d'amis est juste à côté. »J'lui montre les pièces au fur et à mesure, sans lui faire visiter chaque placard comme si j'étais un agent immobilier essayant de vendre un taudis à prix d'or.
« Pour les vêtements, y a de quoi faire dans le carton. Ça vient de la fille de ma voisine. J'ai pas vérifié les tailles, alors faudra fouiller un peu. Y a pas de sous-vêtements, par contre. Tu peux laisser les tiens dans la corbeille, près de la machine à laver, j’ferais tourner ce soir pour que ça soit propre plus tard. » J'hausse les épaules.
« Pour le reste, tu fais comme chez toi. Enfin, sans foutre le feu à la cuisine. J'ai déjà assez donné aujourd'hui. »J'lui indique la salle de bains d'un mouvement du menton.
« Tu peux prendre une douche si tu veux. Y a des serviettes dans le meuble sous le lavabo. Prends ton temps, personne va venir te chercher ici. »J'la laisse découvrir les lieux quelques instants, puis j'me dirige vers la porte d'entrée pour la verrouiller. J'actionne la serrure, vérifie le verrou et reste une seconde immobile, l'oreille tendue vers le couloir. Rien. Ça ne veut pas dire grand-chose, mais au moins, la porte est fermée. J'reviens dans le salon et ouvre le placard où je range quelques affaires. Ma main se referme sur la crosse de mon fusil à pompe. J'le sors, vérifie rapidement son état, puis le pose à côté du porte-manteau, à portée de main. Pas en évidence au milieu de la pièce. Pas brandi sous le nez de Bunny. Juste là, au cas où. J'referme le placard et me tourne vers elle.
« Simple précaution. »J'croise les bras sur mon torse.
« Si les deux gorilles de tout à l'heure ont envie de venir terminer leur soirée ici, autant qu'ils comprennent qu'ils se sont trompés d'adresse. »J'laisse passer un bref silence, puis désigne le carton du menton.
« Allez. Trouve-toi quelque chose de confortable. Passe sous l’eau chaude. Après, tu pourras souffler un peu. »J'ai pas l'intention de lui demander de me raconter toute sa vie ce soir. Elle a déjà donné assez d'explications pour une seule soirée, et j'ai bien compris qu'il y a des morceaux qu'elle préfère garder pour elle. Pour l'instant, elle a un toit, des vêtements et une porte verrouillée.
C'est déjà mieux que rien.