
J'ai connu des négociations foireuses, des types qui tentaient de m'acheter avec une enveloppe kraft et des femmes capables de vous sourire tout en calculant le prix de votre cercueil. Osiris venait de réunir les trois catégories dans un seul appartement. Fallait reconnaître une certaine efficacité.
Son histoire, pourtant, me faisait moins rire que ses propositions.
J'étais installé au fond du canapé, mon verre à la main, tandis qu'elle s'était assise à l'autre extrémité. Une distance raisonnable. Suffisante pour préserver les convenances, pas assez pour m'empêcher de remarquer ses yeux qui revenaient régulièrement se promener sur ma gueule. Elle avait l'air d'apprécier le paysage. J'aurais pu m'en flatter si j'avais pas été en train d'enquêter sur trois cambriolages.
J'avais d'autres raisons de me méfier. Quand elle avait posé son doigt sur mon torse, quelques minutes plus tôt, mon système nerveux s'était permis une réaction dont j'aurais volontiers fait l'économie. Un frisson m'avait remonté la nuque, et j'avais dû serrer les dents pour empêcher mon corps de raconter des conneries à ma place.
Maintenant, elle me proposait de devenir son escorte boy.
J'ai laissé échapper un rire bref, puis j'ai fait tourner mon verre entre mes doigts.
« Désolé Majesté, j'ai déjà été traité de beaucoup de choses dans ma vie. Connard, brute, montagne de muscles, erreur de la nature... Mais escorte boy, c'est une première. J'vais finir par croire que tu cherches à enrichir mon vocabulaire. »J'ai bu une gorgée. L’alcool était bon. Au moins, y avait une chose dans cette pièce qui ne cherchait pas à me compliquer l'existence.
« Quant aux honoraires, on verra. J'accepte les espèces, les virements et les explications qui tiennent debout. Les promesses de nuits inoubliables, j'ai arrêté. Trop de paperasse après et pas mal de déceptions. »J'ai esquissé un sourire, avant de reporter mon attention sur les documents qu'elle avait déversés sur mes genoux. Avec une vraie volonté, dans une vraie proximité qui pourrait transformer n’importe quel mâle hétéro dans la région en un bûcher vivant. L'humour, c'est bien. Ça permet de meubler les silences, de faire croire qu'on contrôle la situation et d'éviter de parler des choses qui vous emmerdent vraiment. Mais les papiers, eux, avaient quelque chose de beaucoup moins drôle.
Des demandes de reconnaissance de filiation. Des actes de naissance. Des résultats d'analyses génétiques. Des courriers adressés aux autorités égyptiennes, des réponses officielles, des tampons de rejet. Des pages et des pages de démarches qui s'étaient fracassées contre le même mur administratif.
Deux cent trois ans de carence.
J'ai sifflé doucement entre mes dents.
« Deux cent trois ans de retard administratif. Putain, ils sont sacrément débordés, au Caire. »J'ai relevé les yeux vers elle, un sourire en coin.
« Et moi qui pensais que les fonctionnaires étaient immortels. Ça expliquerait les délais. »J'ai repris le document principal. La formulation était froide, mécanique. Une réquisition de l'État, des biens non réclamés dans les délais réglementaires, une demande rejetée. La loi avait parlé. Fin de l'histoire. Sauf que la loi, c'est comme une porte blindée : ça protège aussi bien les gens honnêtes que les salopards qui ont les bonnes clés.
J'ai relu le passage concernant les preuves génétiques. Osiris avait fait les démarches. Elle avait produit des documents, fourni son sang, cherché à établir un lien avec une lignée que les historiens semblaient incapables de reconstituer correctement. Et on l'avait renvoyée chez elle avec une lettre officielle.
J'ai posé le verre sur la table basse et me suis penché en avant.
« Bon. Admettons que tu dises vrai. Admettons que ces objets soient réellement liés à ta famille et que les musées les aient récupérés sans que personne se soucie de savoir à qui ils appartenaient. Ça fait de toi une héritière lésée, pas une propriétaire autorisée à te servir dans les réserves. »J'ai levé un doigt avant qu'elle puisse me rappeler que je n'étais pas juge.
« J'ai dit admettons. Me fais pas regretter d'avoir appris ce mot. »Mon regard est revenu aux pages éparpillées.
« Tu prétends ne prendre que ce qui t'appartient. Très bien. Mais comment tu le détermines exactement ? Les inscriptions ? Les archives ? Les liens généalogiques ? Et surtout, comment tu sais que ces reliques sont les bonnes ? »J'ai tapoté le document du bout de l'index.
« Parce que t'as pas vidé trois musées au hasard. T'as sélectionné des pièces précises, liées à une période particulière, et tu les as récupérées sans déclencher une guerre avec les services de sécurité. Ça demande de la préparation. Beaucoup de préparation. »J'ai relevé la tête.
« Et tu me dis que tu ne veux pas les vendre, que tu veux les mettre en sécurité, éventuellement en restituer certaines à l'Égypte. C'est presque noble. J'aurais presque envie de t'applaudir si t'avais pas endormi des vigiles pour y parvenir. »J'ai laissé passer un silence.
« Mais y a autre chose qui me dérange. Tu m'as parlé de malédictions. T'as eu un frisson rien qu'en évoquant le sujet. Alors je vais te poser une question très simple : est-ce que tu sais quelque chose sur ces objets que tu ne m'as pas encore dit ? »J'ai gardé les yeux sur elle. Pas besoin de hausser la voix. Les gens finissent souvent par remplir les silences quand on leur laisse suffisamment de place. Puis j'ai repris les documents, décidé à ne pas me contenter de son sourire et de ses jolies promesses. Et encore moins à ses formes généreuses qui font un soubresaut insolent à chaque micro mouvement de son propriétaire. C’est une torture pour le boulot.
J'ai relu une page, puis une autre.
Un truc clochait.
J'me suis redressé d'un coup, laissant le verre sur la table avant de me lever. Le canapé a retrouvé sa forme avec un soupir de soulagement. J'ai traversé la pièce, récupéré le document qu'Osiris avait balancé par-dessus son épaule et lissé la feuille du plat de la main.
« Attends une seconde. »J'ai parcouru les lignes une nouvelle fois. Cette fois, j'avais oublié la picole, le canapé, et même la propriétaire des lieux. Enfin, presque. Difficile de prétendre qu'elle n'était pas là quand elle occupait autant d'espace, et pas seulement dans la pièce.
« Tu dis que t'as fait reconnaître ton lien génétique avec cette lignée. Que t'as fourni les actes, les prélèvements, les preuves. Et qu'on t'a répondu que les biens avaient été réquisitionnés par l'État parce que personne les avait réclamés dans les délais. »J'ai tapoté le document de l'index.
« C'est légal, ça. Dégueulasse, mais légal. Enfin, si les documents sont authentiques et si personne n'a trafiqué les dates. Ce qui m'emmerde, c'est pas le refus. C'est la manière dont il a été systématiquement appliqué. »J'ai reposé les yeux sur les pages. Puis, j'ai relevé la tête.
« Et personne n'a jamais jugé utile de vérifier si ton histoire tenait debout autrement qu'en regardant la date sur un formulaire ? »J'ai laissé passer quelques secondes, puis j'ai repris ma marche vers le canapé, le dossier à la main. Mon cerveau commençait à assembler des morceaux qui n'avaient rien demandé à personne. Trois musées cambriolés. Des objets sélectionnés avec précision. Une femme qui prétend être l'héritière d'une lignée oubliée. Des démarches administratives rejetées pendant des années. Et des reliques qui, selon elle, lui appartiennent par le sang.
J'ai connu des coïncidences. La plupart étaient innocentes. Les autres avaient tendance à laisser des cadavres.
« Y a un truc qui me plaît pas, Osiris. Si ton seul problème était une administration bornée, tu serais probablement encore en train d'envoyer des courriers recommandés. Mais tu t'es mise à récupérer les pièces toi-même, et personne ne semble avoir essayé de t'arrêter avant maintenant. »J'ai posé le dossier sur la table basse, puis j'ai appuyé mes deux mains sur le bord du meuble.
« Alors j'me demande si quelqu'un veut vraiment que ces objets restent dans les musées. Pas parce qu'ils sont précieux. Pas parce qu'ils appartiennent à l'État. Mais parce qu'ils doivent rester là où ils sont. »J'ai marqué une pause.
« Et si les trois musées avaient un point commun ? Un même directeur, un même mécène, une même fondation. Quelqu'un qui aurait suffisamment d'influence pour faire disparaître une demande dans un tiroir, ou suffisamment de moyens pour s'assurer que personne ne pose les bonnes questions. »J'ai redressé la tête, le regard devenu plus sombre.
« Et si le vrai problème, c'était pas de savoir à qui appartiennent ces reliques... mais de comprendre pourquoi quelqu'un tient autant à ce qu'elles ne retournent jamais entre les mains de leur propriétaire légitime ? »Une autre idée m'est venue, plus désagréable encore.
« T'as fait des recherches sur ta famille. Sur ta lignée. Mais t'as vérifié si t'étais vraiment la dernière ? »J'ai laissé la question flotter entre nous.
« Parce que si quelqu'un a pris la peine d'effacer une branche de ton arbre généalogique, il y a peut-être une raison. Et si tu n'es pas la seule descendante, ça change pas mal de choses. »J'ai désigné les documents d'un mouvement du menton.
« Ça voudrait dire que quelqu'un d'autre pourrait chercher les mêmes objets. Quelqu'un qui, contrairement à toi, n'aurait aucune envie de les exposer dans une jolie propriété à l'abri des regards. »J'ai esquissé un sourire fatigué.
« C'est le genre de concurrence qui peut vite devenir mortelle. »J'me suis adossé au canapé, les coudes sur les genoux, les doigts croisés devant moi.
« Alors voilà ma contre-offre. Tu gardes tes reliques pour l'instant. Je t'aide à vérifier ton histoire, à retrouver qui a signé ces refus et à comprendre ce que ces objets ont de si particulier. En échange, tu me racontes tout ce que tu sais, même les détails qui te paraissent insignifiants. Et si on découvre que t'as réveillé un truc qui aurait dû rester enterré, tu me laisses décider comment on l'empêche de bouffer la ville. »J'ai levé un doigt avant qu'elle puisse répondre.
« Et pour les honoraires, on négociera quand j'aurai fini de sauver ton patrimoine et probablement quelques milliers de personnes au passage. »Mon sourire s'est élargi.
« Quant à ton offre d'escort-boy... garde-la au chaud. J'ai pas encore décidé si tu cherchais un détective ou si tu voulais simplement me distraire assez longtemps pour que je cesse de poser les bonnes questions. »J'ai repris mon verre. J'attendais sa réponse lorsque des pneus ont crissé dehors. Pas le petit crissement d'un conducteur qui se gare comme un manche. Non. Plusieurs véhicules, arrivés vite, freinés brutalement devant le bâtiment. Les moteurs ont continué de tourner quelques secondes avant de s'éteindre presque en même temps.
J'ai posé mon verre.
Mon regard a quitté Osiris pour se fixer sur l'accès dissimulé. J'ai tendu l'oreille. Des portières claquaient. Des pas lourds résonnaient en contrebas. Puis un bruit métallique, suivi d'un choc sourd.
Quelqu'un venait de forcer une porte à l’étage, là où se trouve les reliques.
« Merde. »J'ai été debout avant même d'avoir fini de prononcer le mot.
Mon arme a quitté son holster. J'ai attrapé Osiris par la taille et l'ai ramenée contre moi sans lui laisser le temps de protester, avant de nous entraîner derrière un immense sarcophage installé contre le mur. La pierre a avalé notre silhouette, nous offrant juste assez de couverture pour observer une partie de la pièce sans nous exposer.
« Chut. Pour une fois, garde tes commentaires pour plus tard. »J'ai gardé un bras fermement autour d'elle, l'autre main serrée sur mon arme. Sa proximité m'a frappé de plein fouet. Son corps généreux contre le mien, la chaleur de sa peau, son parfum qui se mêlait à l'odeur froide de la pierre. J'ai senti mes muscles se tendre, et pas uniquement à cause des types qui débarquaient dans son entrepôt.
Putain de timing.
J'ai ravalé la réaction, reporté mon attention sur l'entrée et calé ma respiration. Y avait un moment pour apprécier les circonstances, et celui-là n'en faisait certainement pas partie.
Des voix ont retenti dans l'escalier. Plusieurs hommes ont débouché dans la pièce, vêtus de noir, le visage dissimulé, des armes à la main. Ils avançaient sans hésitation, en couvrant les angles comme des types qui avaient répété la manœuvre. Pas des voleurs amateurs. Pas des collectionneurs un peu trop enthousiastes.
Des professionnels.
« Les caisses d'abord. Tout ce qui correspond à la liste. Le reste, vous laissez. »La voix était sèche, autoritaire.
Les hommes se sont dispersés. Deux ont commencé à emballer les reliques avec une efficacité presque insultante, pendant que les autres surveillaient les accès. Ils savaient où chercher. Ils savaient quelles pièces prendre. Et surtout, ils n'avaient pas l'air de découvrir l'endroit.
J'ai baissé les yeux vers Osiris, toujours maintenue contre moi derrière le sarcophage. Ma mâchoire s'est crispée.
Elle avait passé des années à retrouver ces objets, à monter son réseau, à se battre contre une administration qui refusait de reconnaître son histoire. Et maintenant, une bande de types armés débarquait pour embarquer le tout comme s'ils venaient récupérer une commande au drive.
Je commençais à comprendre.
Quelqu'un l'avait laissée faire. Quelqu'un avait attendu qu'elle rassemble suffisamment de pièces pour que le jeu en vaille la chandelle. Les cambriolages, les démarches, les refus, tout ça avait peut-être servi à une seule chose : réunir les reliques au même endroit.
« Putain de saloperie… »J'avais murmuré ça entre mes dents, sans quitter les hommes des yeux.
Un dernier individu est entré dans la pièce.
Contrairement aux autres, il ne portait aucune caisse. Son costume sombre était impeccable, et un masque recouvrait son visage. Lorsqu'il a parlé, sa voix a résonné avec une distorsion artificielle, grave et métallique, comme si la machine chargée de la déformer avait été conçue par un type qui détestait l'humanité.
« Vérifiez chaque caisse. Je ne veux aucun oubli. Tout doit être chargé dans l'avion. »Il s'est arrêté devant une table, examinant les reliques emballées.
« Nous partons pour Le Caire dans deux jours. Le transfert doit être terminé avant notre départ. Une fois sur place, nous pourrons enfin commencer. »Un silence a suivi. Puis l'homme masqué a ajouté, d'une voix toujours aussi déformée :
« Personne ne doit savoir ce que nous allons chercher. Pas avant que les pièces soient réunies. »J'ai senti mon estomac se nouer.
Le Caire.
Les reliques n'étaient pas destinées à une collection privée. Pas à une vente clandestine. Ces types avaient un objectif précis, et tout ce qu'ils venaient de dire confirmait ce que je commençais à soupçonner : Osiris n'était peut-être pas la seule à vouloir retrouver cet héritage. Elle était peut-être simplement celle qui avait fait le travail à la place de quelqu'un d'autre.
Un putain d’outil. Ils savaient qu’Osiris allait perdre patience. Merde. J'ai attendu que le commanditaire s'éloigne, puis j'ai rapproché mes lèvres de l'oreille d'Osiris.
« Écoute-moi bien. On va les suivre. »Mon bras s'est resserré instinctivement autour d'elle, juste assez pour la maintenir à couvert lorsque deux hommes ont déplacé une caisse à quelques mètres de nous. J'ai senti son souffle près de mon de mon bas-ventre. J'aurais préféré avoir le luxe de m'en préoccuper davantage, mais la situation avait décidé de nous gâcher ce plaisir.
« Ils viennent de nous donner quarante-huit heures, et ils ont aucune idée qu'on les a entendus. On va les laisser partir, découvrir où ils vont, qui les attend là-bas et ce qu'ils comptent foutre avec ces trucs. »J'ai marqué une pause, les yeux rivés sur la silhouette masquée.
« Et après, on ira au Caire leur expliquer les règles de propriété privée. »Un rictus mauvais m'a étiré la bouche.
« J'ai comme l'impression que ton histoire de famille va devenir beaucoup plus intéressante que prévu. J’ai toujours rêvé d’aller en Egypte. » Les derniers hommes ont emporté les caisses. Le commanditaire a quitté la pièce sans se retourner, suivi de ses hommes. Quelques secondes plus tard, les moteurs ont rugi à nouveau, puis les véhicules se sont éloignés dans la nuit.
Je n'ai pas bougé tout de suite.
J'ai attendu que le silence revienne vraiment, puis j'ai baissé les yeux vers Osiris, toujours contre moi derrière le sarcophage. J'ai relâché doucement mon bras, sans pour autant m'écarter complètement.
« Bon. »J'ai jeté un regard vers l'endroit où les reliques se trouvaient quelques minutes plus tôt.
« J'crois que ta soirée vient de prendre une tournure franchement merdique. »J'ai reporté mon attention sur elle, un sourire en coin.
« Alors, princesse… t'as un passeport en règle ? Parce que dans deux jours, on décolle pour l'Égypte. Et j'te préviens, j'suis pas le genre de type à voyager léger. »J'ai laissé planer un bref silence, puis j'ai ajouté :
« Quant à ton offre d'escorte boy… on aura peut-être le temps d'en reparler avant le départ. Je dois parler à l’organisation. Tu viens chez moi. »Mon sourire s'est élargi.
« À condition que tu me promettes de pas essayer de me palper pendant qu'on traverse un aéroport. J'ai pas envie d'expliquer à la sécurité que c'est une coutume pharaonique. »Sur cette vanne, j’finis cul-sec le verre puis cherche la sortie.