
J'ai connu des interrogatoires plus chaleureux, mais rarement avec si peu de tissu blanc, d'alcool hors de prix et une héritière autoproclamée qui semblait avoir décidé que ma présence constituait le divertissement de sa soirée. Les lys blancs, le vin français, les fleurs... J'avais posé une question sur des reliques volées et j'me retrouvais à négocier les conditions d'une invitation chez une femme qui avait suffisamment de culot pour me tirer la langue après m'avoir menacé de tendinite. Putain, j'avais raté un épisode.
Et le pire, c'est qu'elle avait pas l'air de plaisanter.
Quand son index était venu se poser sur mon torse, j'avais baissé les yeux vers sa main, puis vers sa gueule. Elle avait l'air de prendre des mesures, la princesse. À croire qu'elle vérifiait si j'étais livré avec les muscles ou s'il fallait commander les options séparément.
Sauf que son doigt s'était mis à glisser.
Et, chiasserie, ce contact m'avait arraché un frisson que j'avais senti courir jusque dans la nuque. Bref. Traître. Le genre de réaction qui vous fait regretter d'avoir encore un système nerveux fonctionnel. J'avais contracté la mâchoire, mes doigts se refermant un peu plus sur mon arme. Pas pour la menacer, cette fois. Simplement pour leur donner quelque chose à foutre pendant que mon cerveau remettait de l'ordre dans la baraque.
« T'es toujours aussi tactile avec les inconnus, ou j'ai droit au traitement VIP ? »Mon regard s'était accroché au sien. Elle avait cette façon de me détailler qui me donnait l'impression d'être passé de l'interrogateur au morceau de viande exposé derrière une vitrine. Et le pire, c'est que madame avait l'air de trouver ça parfaitement divertissant. J'avais soufflé du nez, un rictus au coin des lèvres.
« Fais gaffe, femme des sables. À force de palper la marchandise, tu vas finir par croire qu'elle t'appartient. J’suis pas une de tes reliques, faudra mériter la location. » Elle s'était ensuite détournée pour ranger son précieux bout d'histoire dans un meuble qui devait coûter plus cher que tout ce que j'avais possédé à vingt ans. Et forcément, mes yeux avaient suivi le mouvement.
J'avais beau avoir la discrétion d'un frigo qu'on traîne dans un escalier, j'étais pas aveugle. Ses hanches larges accompagnaient chacun de ses pas avec une assurance tranquille, sa croupe généreuse se dessinant sous les pans de soie blanche, tandis que le tissu glissait le long de ses cuisses pleines. Ses jambes galbées achevaient le tableau, et cette façon qu'elle avait de se déplacer sans jamais sembler pressée donnait à l'ensemble un aplomb presque insolent.
J'avais laissé mon regard s'attarder une seconde de trop.
Puis une deuxième.
Putain. Ouais, elle est canon. J'avais fini par remonter les yeux vers le plafond, comme si les moulures orientales allaient soudain m'apprendre à devenir aveugle sur commande. J'étais venu enquêter sur des antiquités volées, pas me faire démonter la concentration par une femme qui semblait avoir été conçue pour tester les limites de ma patience.
Quand j'avais reporté mon attention sur elle, j'avais retrouvé ma gueule habituelle. À peu près. Elle m'avait invité à la suivre, et j'avais obtempéré sans oublier de jeter un œil à l'ouverture dissimulée dans le mur, au mécanisme et à l'escalier. Une habitude.
L'autre, malheureusement, avait tendance à s'égarer.
Elle montait devant moi, drapée dans sa soie blanche, et j'avais une vue parfaitement dégagée. Mon flair commençait à devenir mon ennemi. Cette odeur sucrée qui enrubanne cette femme était une torture à vivre. J'avais serré les dents, les mains enfoncées dans les poches pour éviter de leur donner des idées stupides.
C'était pas tant le fait qu'elle soit belle. J'avais déjà croisé de jolies femmes. C'était cette combinaison franchement déloyale entre son physique, son assurance et cette manière de se comporter comme si elle savait exactement ce qu'elle faisait de l'effet qu'elle produisait.
Et j'avais comme un mauvais pressentiment : elle savait.
« Tu sais, d'habitude, quand quelqu'un me conduit quelque part après que j'ai débarqué chez lui avec une arme, j'm'attends à un interrogatoire, une tentative de corruption ou un piège à loups. »J'avais levé les yeux vers elle.
« Toi, tu me proposes de picoler. J'sais pas encore si c'est rassurant ou si j'dois commencer à m'inquiéter sérieusement. Si c’est du poison, j’saurais le flairer. »L'appartement avait beau respirer le luxe et les parfums d'Orient, j'y voyais surtout une planque sacrément bien foutue. Aucune fenêtres, un accès dissimulé, des pièces antiques entreposées avec plus de soin que certains patients dans les hôpitaux. Elle avait investi du fric, du temps et probablement quelques neurones dans son installation.
J'm'étais laissé tomber sur le canapé, qui avait émis un petit craquement sous mon poids. J'avais attrapé le verre qu'elle me tendait, surtout pour occuper mes mains et éviter de continuer à la détailler comme un adolescent qui découvre que les femmes existent.
Ça aurait été franchement humiliant. Elle porte deux seins comme une femme moyenne en porte douze, comprenez-moi. J'toise tous les alcools proposés, et je lance mon dévolu sur un whisky sec.
J'avais bu une gorgée, pris le temps d'en apprécier le goût, puis j'avais reposé le verre. La boisson était bonne. Pas de la piquette. Dans tous les cas, j’suis pas sommelier et j’compte pas l’être. Au moins, y avait une chose dans cette pièce qui ne cherchait pas à me compliquer l'existence. J'avais reporté mon attention sur cette femme. Ses jambes croisées, ses bijoux, son sourire tranquille. Mon regard avait brièvement glissé sur ses courbes avant que je me force à retrouver ses yeux.
Elle me faisait perdre du temps. De la concentration. Et, ce qui m'emmerdait davantage, une partie de cette vigilance que j'avais passé des années à me construire. J'avais passé ma langue contre ma canine, puis esquissé un sourire mauvais.
« J'espère que ton alcool est à la hauteur de ton sens de l'hospitalité. Parce que si tu continues à me déconcentrer comme ça, j'vais finir par te facturer les heures supplémentaires. »Son explication, justement, méritait qu'on s'y attarde.
Elle voulait récupérer son héritage. Loin de le revendre, et encore moins monter une secte de fanatiques en sandales, pas se faire couronner reine d'un royaume qui tenait sur une carte postale. Elle voulait acheter un terrain, mettre ses antiquités à l'abri, peut-être en restituer certaines à l'Égypte si les garanties lui convenaient.
Sur le papier, c'était presque raisonnable.
Le problème, c'est que les gens raisonnables ont rarement besoin d'endormir des vigiles et de faire disparaître des objets sous le nez de la sécurité.
« Ton histoire d'héritage, j'vais pas prétendre pouvoir la vérifier en cinq minutes. Peut-être que ces trucs t'appartiennent réellement. Peut-être que tes ancêtres se sont fait enfler par des types qui avaient moins de scrupules que de poils au cul. Ça s'est déjà vu. »J'avais fait tourner le verre entre mes doigts avant de le reposer sur la table basse.
« Mais y a une différence entre réclamer ce qui t'appartient et décider toute seule que les lois s'appliquent aux autres. Trois musées, Cléo. Des alarmes contournées, des gardes neutralisés, des objets sélectionnés avec une précision qui ferait passer un chirurgien pour un boucher. »Mon regard s'était durci.
« Et j'ai pas encore parlé de la partie qui m'intéresse vraiment : pourquoi ces reliques-là ? Pourquoi cette période précise ? Parce que si tu m'expliques que t'as simplement eu un coup de nostalgie pour les vieux bibelots de famille, j'vais avoir du mal à avaler ça avec le vin qu'on s'est promis. »J'avais marqué une pause, laissant mes yeux parcourir une dernière fois la pièce.
Elle avait du caractère, du fric, une sacrée confiance en elle et probablement assez de secrets pour remplir les tiroirs de son entrepôt. Mais ce qui me travaillait, c'était pas son sourire ni ses manières de princesse. C'était cette sélection minutieuse. Ces objets avaient quelque chose en commun, et j'avais pas encore mis le doigt dessus. Puis elle m'avait posé sa question.
Quel génie se trouvait derrière cette belle gueule ? Un rire bref m'avait échappé. Pas franchement chaleureux.
« La belle gueule, c'est cadeau. Le génie, on repassera. »J'm'étais penché en avant, les avant-bras sur les cuisses, mes deux mains jointes entre les genoux. Une position confortable, à défaut d'être rassurante pour la personne assise en face de moi.
« J'ai commencé par les inventaires. Les objets qui avaient disparu, ceux qui avaient été déplacés juste avant les cambriolages, les accès aux réserves. Ensuite, j'ai remonté les horaires, les véhicules, les réservations. Ton nom est pas sorti tout seul d'un chapeau, ma belle. Y a des gens qui laissent des traces sans même s'en rendre compte. Et d'autres qui pensent qu'en étant plus malins que les flics, ils sont devenus invisibles. »J'avais penché légèrement la tête.
« Moi, j'suis pas flic. »J'avais laissé cette phrase faire son petit bout de chemin avant de poursuivre.
« J'ai pas de mandat à te coller sous le nez, pas de commissariat à appeler pour venir te passer les menottes. J'ai une Organisation qui m'envoie quand des types commencent à jouer avec des trucs qu'ils pigent pas, et qui préfèrent régler les problèmes avant qu'ils deviennent assez gros pour faire la une des journaux. »Mon pouce avait frotté lentement le bord de mon verre.
« Alors voilà comment on va faire. Tu vas me parler de ces reliques, de ce qu'elles ont en commun et de ce que tu comptes en faire. Et moi, j'vais essayer de déterminer si t'es juste une femme qui veut récupérer son histoire ou si t'es en train de réveiller quelque chose qui aurait mieux fait de rester enterré. »J'avais relevé les yeux vers elle, un sourire sans joie étirant à peine ma gueule.
« Parce que si la deuxième option se confirme, ton arbre généalogique sera le cadet de tes soucis. »J'avais laissé retomber le silence quelques secondes. Puis j'avais désigné son verre d'un mouvement du menton.
« Bon. Puisqu'on est entre gens civilisés, autant faire les choses correctement. »J'm'étais redressé dans le canapé, sans la quitter des yeux.
« Tu connais déjà mon boulot, mes méthodes et probablement ma pointure, vu la manière dont tu m'as reluqué en entrant. Pour le nom, c’est Jake. »Un rictus avait tiré le coin de ma bouche.
« Moi, en revanche, j'ai toujours pas eu droit à ton nom complet, petite sablière. Alors, dis-moi... »J'avais fait tourner une dernière fois le verre entre mes doigts.
« Derrière cette robe transparente, trop serrée, et ce corps généreux impossible à cacher. Qui. Es. Tu. » Et elle n’a pas intérêt à me faire de la flûte orientale. Même si mes yeux sont déjà envoutés et le bas-ventre déjà en feu.