J'ai connu des endroits où les journées s'étirent tellement qu'on finit par compter les fissures au plafond pour éviter d'compter les heures. Des endroits où l'on apprend vite à reconnaître le bruit d'une porte, la démarche d'un connard et le moment précis où faut serrer les poings. Alors, forcément, quand ma vieille m'propose une sortie au parc d'attractions, j'ai un peu l'impression qu'on m'a refilé une journée d'essai dans un monde dont j'connais pas les règles.
Y a des gosses qui braillent, des types qui s'engueulent pour une place dans une file d'attente, des musiques qui se chevauchent et des odeurs de sucre qui vous collent au pif. Mettez vous à la plan d’un Lycan pour imaginer le bordel que c’est. Un bordel sans nom. Et au milieu de tout ça, j'me retrouve à marcher avec ma mère accrochée à mon bras, ses churros dans une main, parfaitement tranquille, comme si l'idée d'avoir un fils capable d'faire de l'ombre à la moitié du parc était la chose la plus naturelle du monde.
J'baisse les yeux vers elle, puis vers sa bouffe.
« T'en as partout. »C'est faux. Enfin, presque. Elle a surtout l'air de se régaler, et j'ai pas vraiment l'intention d'aller lui chercher des noises pour quelques miettes de sucre. Elle resserre simplement sa main autour de mon bras et continue son chemin à son rythme. J'm'adapte. Avec mes jambes, j'pourrais traverser le parc en trois coups de cuillère à pot, mais c'est pas le but de la journée.
J'ai rien à chasser. Personne à retrouver. Pas de contrat à remplir, pas de compte à régler, pas de porte à défoncer parce qu'un pauvre type a décidé qu'il avait quelque chose à m'apprendre. Pour une fois, j'ai pas besoin d'garder un œil sur la sortie toutes les trente secondes.
C'est presque suspect.
« Tu sais, »dit-elle en levant les yeux vers les attractions,
« y a des gens qui passent leur vie sans avoir l'occasion de faire ça. »J'la regarde de nouveau. Elle ne me fait pas la leçon. Elle ne cherche pas à m'expliquer comment le monde fonctionne, ni à me vendre une philosophie de comptoir avec son sucre plein les doigts. Elle me dit à sa façon comme elle pourrait m'indiquer qu'il va pleuvoir.
« Faire quoi ? Bouffer des bouts d'pâte frits à prix d'or ? »Elle rit doucement, et j'sens son bras bouger contre le mien.
« Profiter d'une journée sans avoir à penser au lendemain. »J'reste silencieux un moment. Y a pas grand-chose à répondre à ça. J’ai rien qui me vient, peut-être essayer de sortir une connerie, prétendre que j'ai connu des loisirs plus passionnants ou que les manèges, c'est bon pour ceux qui aiment payer pour avoir la gerbe. J'en ai même quelques-unes en réserve, des bien grasses, qui feraient probablement leur petit effet.
Mais j'la regarde, elle, qui profite de sa journée, et ça me suffit.
Alors j'me contente de hausser les épaules.
« Ouais. Bah, profite. J'te préviens, si tu m'embarques sur un machin qui tourne la tête en bas, j'te laisse expliquer aux pompiers pourquoi ton fils ressemble à un sac de ciment éventré. »Elle serre un peu plus mon bras, toujours avec son sourire, et j'la laisse faire.
C'est pas grand-chose, une journée comme ça. Des manèges, des gosses qui gueulent, des churros trop chers et des gens qui ont l'air d'avoir oublié qu'ils ont des factures à payer. Mais j'commence à piger ce qu'elle veut dire. Le luxe, sort de l’horizon du matérialisme ou du capitalisme. Bien au-delà de ça et de pouvoir passer quelques heures sans attendre que quelque chose vienne vous tomber sur le coin de la gueule.
Jusqu'à ce que quelque chose vienne justement me tomber sur le coin de la gueule. Pas littéralement.
J'les remarque d'abord sans vraiment savoir pourquoi. Deux types en costard, là-bas, qui circulent dans la foule avec la délicatesse de deux armoires qu'on aurait forcées à apprendre la politesse. Leurs fringues tirent sur les coutures, leurs tronches sont fermées et leurs yeux balayent les passants sans s'arrêter sur personne plus d'une seconde. Y en a un qui porte une radio. L'autre regarde derrière lui, échange quelques mots avec son collègue et reprend sa progression.
J'connais ce genre de manège. Pas les attractions, hein. L'autre.
Les types qui cherchent quelqu'un ne regardent jamais vraiment les gens. Ils cherchent une silhouette, un détail, une gueule qui correspond à ce qu'on leur a raconté. Le reste, c'est du décor. Et ces deux-là n'ont pas payé leur entrée pour admirer les auto-tamponneuses.
J'ralentis légèrement, sans m'arrêter pour autant. Ma mère continue de marcher à côté de moi. J'garde mon bras à sa disposition, mais mon attention vient de changer de trottoir.
Un mouvement dans la foule attire alors mon regard. Une petite silhouette blanche qui se faufile entre les visiteurs, les oreilles basses, le corps tendu comme un ressort qu'on aurait trop remonté. Elle avance, recule, change de direction, et serre contre sa poitrine un objet qui ressemble sacrément à une carabine de stand de tir.
Bon.
Ça, c'est déjà une journée qui prend une drôle de tournure.
J'observe la scène sans bouger davantage. La petite regarde les deux types, puis cherche à se fondre dans le mouvement des visiteurs. Elle n'a pas l'air de savoir où aller, et sa façon de tenir son arme me laisse penser qu'elle serait probablement capable de se tirer dans le pied avant même de réussir à menacer qui que ce soit.
J'sais pas ce qu'elle a fait. J'sais pas ce que ces deux connards lui veulent. Et j'ai pas l'intention d'inventer une histoire pour remplir les blancs. Mais j'ai vu assez de types courir après des gens pour savoir qu'il existe une sacrée différence entre chercher quelqu'un et traquer quelqu'un.
Parce que j’suis moi-même un prédateur, payé grassement pour traquer des gens, ou des bestioles.
J'inspire lentement par le nez. Un des costards vient de changer de direction. Il se rapproche de la lapine, l'œil fixé sur elle, et son collègue commence à contourner le flot des visiteurs pour lui couper la route. La petite n'a pas beaucoup de marge. Encore quelques secondes et ils vont lui tomber dessus.
Merde. J'm'arrête net.
« M'man. Tu vas derrière le stand, là-bas. Tu t'mets à l'abri et tu m'attends. »Ma voix a changé. Plus basse, plus ferme. On est loin d'un fils qui demande à sa mère si elle veut bien lui rendre service. Bonjour le type qui vient de repérer un danger et qui n'a pas l'intention de perdre du temps à négocier. J'lui lâche le bras, puis j'pose une grosse main sur son épaule pour l'orienter vers l'endroit que j'ai désigné, à l'écart du passage. J'la regarde droit dans les yeux.
« Maintenant. Et tu reviens pas tant que j'te l'ai pas dit. »J'aime pas lui parler comme ça. Encore moins après ce petit moment tranquille qu'on venait de partager. Mais j'aime encore moins l'idée qu'elle se retrouve au milieu d'une embrouille dont j'ignore tout. Elle connaît ma gueule, elle connaît ma voix. Elle sait faire la différence entre mes grognements habituels et les moments où j'ai vraiment besoin qu'elle m'écoute.
J'attends juste assez pour m'assurer qu'elle s'éloigne de la trajectoire des deux hommes, puis j'me retourne.
Le premier costard a presque rejoint la lapine. Il tend déjà le bras vers elle, la bouche ouverte pour lui balancer quelque chose que j'entends pas dans le vacarme ambiant. L'autre arrive sur le côté, prêt à lui barrer le passage.J'ai pas besoin d'en savoir davantage pour comprendre qu'ils sont en train de la coincer.
Alors j'avance.
Pas en courant. Pas besoin. J'fends la foule à grandes enjambées, et les quelques personnes qui se trouvent sur ma route ont suffisamment de jugeote pour s'écarter quand elles voient arriver un morceau de viande comme moi. J'atteins le premier type au moment où il s'apprête à poser la main sur la petite. J'me glisse entre eux et j'bloque son mouvement d'un simple déplacement d'épaule, suffisamment pour lui couper l'accès sans le bousculer contre les visiteurs. Puis j'me plante devant lui, les deux pieds bien ancrés au sol.
Il lui faut lever la tête pour me regarder.
J'croise les bras sur mon torse. Avec le bruit des attractions et les cris des gosses autour de nous, j'ai presque l'impression d'être revenu dans une cour de promenade, en prison, sauf qu'ici les murs sont remplacés par des stands de barbe à papa et que les détenus portent des chaussures cirées.
Un sacré progrès.
« Y a un problème, les gars ? »J'baisse les yeux vers le premier, puis vers son collègue qui vient de s'arrêter à quelques pas. Mon regard passe brièvement sur leurs costards, leurs mains, la radio. J'enregistre les détails sans me presser.
« Parce que vous avez l'air de faire chier quelqu'un qui cherche juste à passer sa journée tranquille. »Ma voix reste calme. Presque lasse. J'ai pas haussé le ton, j'ai pas menacé qui que ce soit. J'leur laisse même l'occasion de m'expliquer pourquoi ils sont en train de courir après une lapine au milieu d'un parc rempli de familles.
Mais j'bouge pas d'un centimètre.
Et derrière moi, la petite a maintenant un peu plus d'espace pour respirer.
Pour l'instant, ça suffira.
Gagner. Du. Temps.