Les sirènes finissent par couvrir les derniers craquements du bois.
À mesure que les secours prennent possession des lieux, les volontaires sont invités à reculer. Les prêtres s’affairent auprès des pompiers, tandis que plusieurs policiers entreprennent de recueillir les premiers témoignages. La confusion ne disparaît pas tout à fait ; elle change simplement de visage. Aux appels pressés succèdent les questions, aux gestes de secours les premières vérifications. Et, déjà, certains regards se posent sur ceux dont la présence, les actes ou les réponses semblent mériter une attention particulière.
Séliane demeure quelques instants en retrait de l'agitation, les doigts légèrement refermés sur le tissu ivoire de son uchikake. La soie, autrefois immaculée, porte désormais les traces de la fumée et de la poussière. Une mèche s'est échappée de sa coiffure, et ses pieds nus reposent sur les dalles encore tièdes du sanctuaire. Ses geta ont disparu quelque part dans la précipitation du sauvetage. Elle ne semble pourtant guère s'en soucier.
Son regard s'attarde un instant sur l'aile orientale.
Les papillons y sont toujours attirés. Quelques-uns disparaissent derrière les pans de toiture endommagés, tandis que d'autres reviennent en décrivant de petits cercles hésitants. La poussière noire accrochée à leurs ailes demeure une anomalie sans explication. Elle aurait voulu s'en approcher, comprendre ce qui les appelle ainsi, mais les lieux sont désormais sous la responsabilité des secours.
S'aventurer parmi les décombres sans autorisation ne servirait ni les blessés ni la recherche de la vérité.
La fée incline donc légèrement la tête, comme pour prendre acte de cette limite.
C'est alors que les policiers s'intéressent à Adel.
Elle ne s'interpose pas. Elle ne proteste pas davantage lorsque les questions commencent et que les agents décident de l'emmener afin de recueillir sa déposition. Elle sait ce que son intervention pourrait produire si elle s'avisait de contester leur décision sans disposer du moindre élément officiel. Un éclat de voix, une affirmation péremptoire ou une tentative maladroite de faire valoir son autorité risqueraient surtout de compliquer une situation déjà délicate.
Alors, pour la première fois depuis le début de cette nuit, elle garde le silence.
La jeune femme observe seulement la scène, le visage empreint d'une gravité tranquille. Puis elle baisse les yeux vers ses mains. Elles tremblent à peine, sous l'effet du contrecoup et de la fatigue. Elle les referme lentement avant de relever le menton.
Elle n'abandonne pas les gens qu'elle a décidé d'aider.
Mais elle sait aussi qu'une bonne intention, lorsqu'elle ne s'accompagne d'aucun moyen concret, ne suffit pas toujours.
Sans attirer l'attention, cette dernière se détourne donc de l'agitation et quitte l'enceinte du sanctuaire.
Elle ne prend pas le temps de se changer. Elle ne cherche pas non plus à dissimuler son apparence inhabituelle. Dans son uchikake froissé, couvert de suie, les pieds nus sur le pavé, elle traverse les rues avec une détermination qui contraste singulièrement avec la délicatesse de ses gestes. Ses papillons l'accompagnent à distance, mais elle ne leur demande pas de la guider vers le commissariat. Ce n'est pas leur rôle, et elle connaît une voie plus simple pour obtenir les renseignements dont elle a besoin.
L'université.
Lorsqu'elle atteint enfin l'établissement, la nuit est déjà bien avancée. Les circonstances exceptionnelles du festival ont laissé leur empreinte jusque dans les conversations du personnel encore présent. Séliane ne s'attarde pas aux explications superflues. Elle demande à rencontrer le directeur, et lorsque l'occasion lui en est donnée, elle s'incline avec le respect dû à sa fonction.
“Je vous prie de m'excuser de me présenter à une heure aussi inconvenante. Je crains cependant que les circonstances ne me permettent pas d'attendre demain matin.”
Sa voix conserve cette douceur particulière qui semble ne jamais tout à fait se départir de ses manières anciennes. Pourtant, derrière la courtoisie, sa résolution ne vacille pas.
Elle expose les faits avec sobriété : l'incendie survenu au sanctuaire, les personnes secourues, puis l'intervention de la police et le placement d'un homme en garde à vue ou, à tout le moins, retenu pour interrogatoire. Elle prend soin de distinguer ce qu'elle a vu de ce qu'elle ignore. Elle ne prétend pas connaître les circonstances exactes du départ du feu. Elle ne demande pas non plus que l'on ferme les yeux sur une éventuelle infraction.
La princesse souhaite simplement que les autorités puissent vérifier qui elle est et entendre son témoignage.
“Je suis consciente qu'une attestation professionnelle ne saurait se substituer à une enquête. Je ne vous demande pas de garantir l'innocence d'un homme dont vous ne connaissez pas les actes. Mais je peux établir mon identité, ma fonction et ma présence sur les lieux. Je peux également témoigner de ce que j'ai personnellement observé.”
Elle marque une pause, puis poursuit :
“Cet homme a participé aux secours. Je l'ai vu aider les personnes présentes, au lieu de chercher à tirer parti de la confusion. Je ne saurais vous affirmer davantage que ce dont j'ai été témoin. C'est précisément pour cette raison que je souhaite que mon témoignage puisse être recueilli correctement.”
Elle ne dramatise rien. Elle ne prononce pas le mot injustice comme si la seule arrestation d'Adel constituait déjà une faute. Elle sait que les policiers doivent établir les faits et que l'apparence d'une situation ne suffit pas toujours à en révéler la vérité.
Ce qu'elle refuse, en revanche, c'est de rester les bras croisés alors qu'elle peut encore agir.
Séliane sollicite donc une attestation confirmant son statut de professeure, ainsi qu'une prise de contact avec le commissariat afin que son identité et sa fonction puissent être vérifiées directement. Si le directeur accepte de l'aider, elle le remercie d'une inclination sincère, sans dissimuler le soulagement que cette première étape représente.
Avant de partir, elle demande également à quel commissariat les personnes interpellées ont été conduites.
Puis elle reprend la route.
Le trajet lui paraît plus long qu'à l'aller. La fatigue se fait sentir dans ses jambes, et la fumée a laissé dans sa gorge une irritation persistante. Pourtant, elle ne ralentit que lorsqu'elle atteint enfin le bâtiment indiqué. Les lumières du commissariat lui paraissent presque crues après les lanternes du sanctuaire. À l'intérieur, les voix sont plus basses, les gestes plus mesurés ; l'urgence du feu a cédé la place à une autre forme de tension, plus froide, faite de formulaires, de dépositions et de portes qui se referment.
La représentante du temple shintoïste pour la soirée se présente à l'accueil.
Elle donne son identité, explique qu'elle vient au sujet de l'incendie du sanctuaire et demande à parler à la personne chargée de l'enquête. Elle présente les documents qu'elle a pu obtenir, sans les agiter comme une menace ni leur prêter une valeur qu'ils ne possèdent pas. Elle attend que son interlocuteur les examine, puis ajoute d'une voix calme :
“Je souhaiterais que mon témoignage soit entendu au sujet de l'homme qui a été conduit ici ce soir. Je peux confirmer qu'il a participé aux secours. Je ne prétends pas que cela suffise à écarter vos soupçons, mais il me semble important que cet élément figure dans votre appréciation des faits.”
Elle laisse un bref silence, puis poursuit, plus doucement :
“Je suis également disposée à répondre à vos questions sur ma propre présence au sanctuaire. Je n'ai aucune raison de me soustraire à vos vérifications.”
Ce n'est ni une sommation ni une supplique. Elle n'exige pas qu'on lui remette immédiatement Adel, et elle ne prétend pas pouvoir décider à la place des autorités. Elle demande que sa parole soit prise en considération et que les circonstances soient examinées avec toute l'attention qu'elles méritent.
Si les policiers consentent à l'entendre, elle leur racontera ce qu'elle a vu : les secours, les victimes, les flammes dont la propagation lui a paru anormale, et cette poussière sombre dont elle ignore encore la nature. Elle parlera aussi de sa rencontre avec Adel, sans lui attribuer des intentions qu'elle ne saurait connaître.
Puis, lorsque viendra le moment d'évoquer la suite, elle formulera enfin sa demande.
“Si les éléments dont vous disposez le permettent, j'aimerais que vous envisagiez une mesure moins contraignante. Je suis prête à faciliter les vérifications nécessaires et à répondre de ma propre présence, dans les limites de ce que la procédure autorise.”
Elle se tient droite devant le comptoir, les mains réunies devant elle. La fatigue demeure visible dans son visage, tout comme les traces de suie sur ses manches. Elle n'a rien d'une femme venue réclamer un privilège. Elle ressemble plutôt à quelqu'un qui, après avoir constaté les limites de son pouvoir, a choisi d'employer avec sérieux les moyens dont elle dispose.
Derrière cette apparente tranquillité, une pensée persiste pourtant : l'incendie n'a pas livré tous ses secrets.
Et si Adel doit répondre aux questions de la police, alors elle fera en sorte que les faits qu'elle connaît ne soient pas oubliés au milieu de ceux qu'il reste à éclaircir.