Jack aurait dû tenter sa chance et déplacer directement son nouvel engin vers la Base. Là-bas, avec la couverture de Mnemnys et les services disponibles, il aurait pu le remettre à neuf en attendant de se trouver un véritable équipage digne de ce nom. Mais, sur ce roc reculé où seuls les retraités de la vague de colonisation étaient restés, il ne trouvait rien de bien convenable. Ses rêves d’équipage brillant à l’assaut des primes s’envolait peu à peu tandis que Kira, elle, ne donnait plus de nouvelles.
A l’origine, l’accord stipulait que les propriétaires l’aideraient à amener le vaisseau à bon port, prévoyant un déplacement jusqu’à la Base pour rejoindre rapidement leur monde natal pour leur retraite. Mais les plans avaient changé : les vieux avaient trépassé et l’héritier, vieux célibataire débraillé et pilier de comptoir local réputé, avait donné une bonne ristourne en plus de celle convenue pour prendre son cash et partir le claquer. Depuis, Jack était coincé ici, mais il avait réussi à mettre la main sur un ancien mécanicien de fond, un pilote de navette stellaire et un autre débrouillard clairsemé qui voulait juste un taxi et payerait de ses services en cas d’avarie. En théorie, il avait de quoi partir, mais c’était loin d’être idéal. Si seulement il avait trouvé un médecin, un infirmier, un secouriste, qui que ce soit capable de gérer une blessure s’il était indisponible en cas d’accident !
Le sort allait lui donner une chance tout en lui jouant un tour. Il venait de finir de brancher son scanner de faille tekhan modifié au poste de navigation et prenait un bol d’air pour se rafraîchir les idées et se décider sur son départ quand il vit une silhouette dégingandée courir dans la direction de la petite aire de service où plusieurs vaisseaux séjournaient outre le sien. Pour être honnête, en-dehors du ravitailleur en eau qui faisait tous les jours la navette et était en train de regonfler le réseau public de la colonie à ce moment, son vaisseau était le seul ayant l’air de pouvoir voler, et le seul disponible. Mais ce type solitaire, qui qu’il soit, devait avoir repéré les formes au loin et espéré de l’aide. S’il s’était accidenté dans le désert, nul doute qu’il avait hâte de recevoir de l’aide.
« Rick ! »
Le vieux squatteur passa sa tête au haut de la passerelle.
« Amène de l’eau, tu veux ? Et les jumelles. »
Le vieux ne dit rien, disparut, et revint un instant plus tard avec une gourde et des jumelles. Jack le remercia, récupéra les objets et passa la gourde dans une poche de sa tenue de pilotage pratique avant de porter les jumelles à ses yeux, découvrant enfin l’individu qui haletait en accourant par ici. C’était juste un Humain, en apparence. Mais il semblait plus anxieux que joyeux de voir de la vie. Est-ce que… ?
« Putain de merde… »
Jack n’était pas là depuis longtemps, mais il savait que cette colonie était en proie à un problème de criminalité endémique. Pas assez peuplée et rentable pour la corporation l’ayant bâtie, pas assez importante pour que des autorités interstellaires proposent leur soutien, et déjà trop sous la coupe du banditisme pour inciter des courageux à fonder une milice, elle était soumise au régime quasi féodal de plusieurs bandes se disputant les miettes restantes. En voyant une silhouette voler derrière lui et plusieurs tirs d’arme énergétique suivre dans sa direction, le chasseur de primes comprit immédiatement le problème.
Montant sur la passerelle, il gueula des ordres sans appel :
« On se tire ! Allumez les moteurs ! Cap sur Epsion ! »
Pendant qu’il réfléchissait, Jack avait repéré une prime intéressante et à sa portée sur le chemin de la Base. C’était un léger détour, et ça lui permettrait de payer les gars pour le voyage avant de s’occuper des affaires sérieuses une fois rendu. C’est donc là-bas qu’il allait. Mais, pour ça, il devait déjà décoller, et il préférait prendre les devants avant de faire la connerie qu’il allait faire.
Retournant au sol, il commença à marcher vers l’inconnu en lui faisant de grands signes. Tant pis si le mec était du gibier de potence, il ne pouvait pas le laisser se faire lyncher, ce qui finirait par arriver s’il le laissait là. Et si c’était le cas, il finirait par le savoir, et c’est lui qui le livrerait aux autorités contre prime.
« Hé ! Toi là-bas ! cria-t-il, Par ici ! Vite ! Allez ! »
Jack défit son holster, alluma son pistolet par prudence, et continua d’avancer, se préparant à l’attraper. Lorsque le gars arriva à son niveau, il l’attrapa sous les bras et le souleva presque en se mettant à courir avec lui. Le reste de la distance fut une formalité pour Adel, qui se retrouva presque traîné dans la poussière rocailleuse, puis en haut de la passerelle d’embarquement. En haut, Jack enfonça un bouton et la passerelle se rangea.
« Go ! Go ! Go ! On y va ! »
Un vrombissement fit trembler l’engin et la force qui menaça de les clouer au sol leur laissa savoir que le vaisseau s’élevait rapidement dans les airs. Il y eut un instant de flottement et de fureur avant que le calme ne vienne. La force centrifuge se calma, puis disparut, et le moteur prit un rythme de croisière. Des crissements métalliques peu rassurants firent grincer Jack des dents tandis qu’il observait, alerte, la pièce dans laquelle ils se trouvaient. Mais il se détendit en soupirant et aida Adel à se mettre sur pieds.
« Tu t’étais mis dans de sacrés ennuis, observa-t-il calmement. Je m’appelle Jack. Toi, t’es qui ? »