Le réflexe de la majore tekhane aurait pu lui sauver la vie, ou en tout cas la prolonger un peu. Sa manœuvre avait été audacieuse, mais surtout dangereuse. Inattendue. Au combat, les bêtes adoptaient la posture la plus sûre pour tuer, et il aurait été logique qu’elle épaule son fusil et tire pour tuer. Les unités avaient estimé leurs chances de l’intercepter à temps à plus de 90 %, sans avoir le chiffre en tête mais en l’évaluant ainsi. Mais ce saut en arrière, périlleux, incertain, leur valut un retard crucial. Elles le surent immédiatement, mais elles pariaient sur une erreur humaine, sur la haute probabilité que l’Humaine se blesse ou retombe juste trop mal pour tirer à temps. De plus, elles étaient lancées et ne pouvaient pas se replier sans en subir les conséquences. Elles n’avaient pas le choix.
Le contact avait été bref, brutal et douloureux. L’unité que Strepkova avait choisi avait été percutée par plusieurs balles perforantes à bout portant, perçant sa cuirasse adamantine à plusieurs reprises. L’impact ralentissait le projectile et le rendait bien moins potent, mais l’énergie du choc n’avait pas une telle dynamique. Elle se diffusait partiellement dans l’armure, mais continuait largement son trajet en arrivant, arrachant et explosant les tissus au passage de la balle et au-delà, créant des cratères de souffrance et de sang qui mirent la bête au sol en une paire de secondes.
C’eut été une action décisive et potentiellement salutaire si elle n’avait pas été si proche et si rapide, la percutant à son tour de tout son poids et son élan et l’écrasant au sol pendant que la seconde, ralentissant, évitait la trajectoire erratique des balles tirées jusqu’à épuisement par la faute de ses réflexes nerveux. Et, lorsque les tirs stoppèrent, elle approcha à nouveau, sautant vers les deux corps au sol et se glissant au-dessus pour estimer la situation.
Elle savait déjà que l’unité touchée était mal en point. Pas morte, pas mourante, mais hors de combat. Elle pourrait guérir, et relativement vite, mais elle serait inutile pour un moment. Ça ne faisait rien : leur proie était neutralisée, et une satisfaction viscérale et animale monta en constatant que, contrairement aux autres, la brune aux cheveux courts était en excellent état.
Très vite, la première unité qui avait attaquée et qui avait été superficiellement blessée apparut à son tour, observant la scène. Une concertation rapide eut lieu entre les créatures.
La matriarche est sauve / Un de nous est en condition critique / Sauvegarde prioritaire / Sécurisation de la matriarche vitale...Sans un bruit ou un geste manifestant leur réflexion, tous partageant le même esprit collégial, ils se mirent alors en action. L’unité blessée arracha le fusil de la main de la majore, lui brisant quelques doigts dans le processus. C’était douloureux pour elle, mais sans incidence pour les unités. C’était même un léger avantage.
Car elle devait vivre pour la suite. Dans un même élan, elles mirent en action la suite de leur plan silencieux, l’unité saine se saisissant d’elle tandis que l’autre dégageait le corps meurtri de la créature la tenant en place. Elle fut allégée d’un poids, mais resta clouée, pieds et mains constituant autant d’entraves la maintenant dans une prise d’airain. Elle dut bien réfléchir à des moyens de s’en extirper au premier mouvement mais, de manière sans doute inattendue pour elle, cette fois, la « tête » de la créature percuta soudain et brutalement son scaphandre, la sonnant et causant une fissure d’où son air commença à s’échapper.
Une alarme l’avertissait de la décompression, mais elle ne pouvait rien faire, maintenue immobile et sombrant malgré dans l’inconscience. La dernière chose qu’elle vit avant de sombrer fut les deux unités blessées sur le mécha d’Izumi, la plus apte tirant le corps hurlant et mutilé de la jeune fille avant d’ouvrir sa gueule hérissée de dents en grand.
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Elle reprit connaissance peu après, mais sans savoir combien de temps avait passé. Mais elle réalisa sans doute très vite où elle était : à l’intérieur du cargo. Ce type de vaisseau était extrêmement robuste structurellement parlant. Si un navire de guerre était conçu pour encaisser, perdre des morceaux compartimentés et poursuivre le combat, un transporteur devait impérativement rester entier. Ainsi, si le vaisseau s’était violemment écrasé, des parties entières restaient vivables et alimentées par les réserves de secours. Il y avait de l’air, un peu d’éclairage, bref, le minimum vital. Les créatures formiennes n’en avaient pas besoin, mais leur otage, leur butin, en avait bien besoin pour la suite des opérations.
D’ailleurs, si Strepkova avait, à ce jour, combattu, aux côtés de ses camarades, des ruches naissantes constituées d’unités entièrement organiques et immatures, elle ignorait donc certaines choses sur ses adversaires actuels. Elle avait dû remarquer leur armure, déjà, et leur taille. Mais elle ignorait une autre chose : la manière dont ces ruches naissaient.
Cette ignorance allait bientôt être résolue, mais elle en paierait le prix fort. Quand une main griffue saisit la visière de son scaphandre et en arracha la façade vitrée fissurée, elle se retrouva soudain exposée par tous ses sens aux bruits, aux odeurs, à l’atmosphère du vaisseau mourant, alors qu’elle se remettait à peine de son évanouissement. Sous le choc, elle ne sentit que trop tard la structure muqueuse spongieuse et mouillée se forçant sans prévenir entre ses lèvres, envahissant sa bouche, noyant sa salive et ses papilles de drogues extrêmement potentes.
Lorsque la silhouette de l’unité responsable passa dans son champ de vision, elle commençait déjà à en subir les effets, qui firent s’écrouler sa raison à une vitesse exponentielle.