Les contrées du Chaos / Par les eaux, sois ressuscitée ! -- Weyrith & Thyia
« le: jeudi 17 septembre 2026, 10:53:02 »Je reste dans l'eau froide, les doigts immergés jusqu'aux phalanges, tandis que sa voix emplit l'espace dévasté du chariot. Ses paroles sont étranges. Pas parce qu'elles sont difficiles à comprendre, mais parce qu'elles révèlent une manière de penser que je n'ai encore jamais rencontrée.
Il ne craint pas son pouvoir. Pas réellement. Il craint de ne pas le posséder. Cette nuance m'arrache une immobilité presque totale.
Mes yeux suivent chacun de ses mouvements lorsqu'il quitte le bassin. L'eau s'accroche encore à ses vêtements, dégouline de ses manches et vient former de petites flaques sur le parquet déjà détrempé. Les courants d'air autour de lui se dissipent peu à peu, comme si eux aussi retrouvaient leur calme après avoir partagé sa colère.
Je regarde ces derniers filets invisibles disparaître. Puis je regarde Weyrith.
Il parle de puissance, d'empire, de conquêtes, de pouvoir. Il parle de devenir presque divin comme d'une possibilité qui ne l'impressionne pas particulièrement.
Et pourtant, au milieu de tout cela, il y a quelque chose qui retient mon attention bien davantage. Il refuse de devenir l'instrument de sa propre puissance.
Cette idée est… curieuse.
Dans les profondeurs, la force n'a pas besoin d'être possédée. Elle existe. Elle s'exprime. Elle dévore ou elle protège selon ce que sont les créatures qui la portent. Un courant ne demande pas la permission à celui qu'il emporte.
Weyrith, lui, veut tenir le courant entre ses mains.
Je baisse les yeux vers l'eau.
Une infime ondulation naît sous mon doigt. Puis elle s'étend.
Je pourrais rentrer. L'idée existe quelque part dans mon esprit. Un retour vers l'Océan Étincelant. Vers les profondeurs où rien n'a besoin d'être expliqué. Où l'eau est partout. Où mon corps n'a pas besoin de lutter pour exister.
Il me suffirait d'accepter. Pourtant, lorsque je relève les yeux vers lui, quelque chose dans mon expression a changé. Je ne semble pas déçue.
Au contraire. Un sourire commence lentement à apparaître. Pas celui d'une prédatrice qui vient de trouver une proie. Celui d'une créature qui vient de découvrir qu'elle peut rester devant une énigme beaucoup plus longtemps qu'elle ne l'avait prévu.
Je me redresse dans le bassin. L'eau s'écoule de mes épaules et de mes cheveux pâles, mais cette fois je ne cherche pas immédiatement à retrouver une position confortable. Mes mains viennent se poser sur le rebord brisé et je me hisse lentement hors de l'eau. Mes pieds nus rencontrent le parquet.
Je ne m'occupe pas de ma nudité. Elle n'a aucune importance à mes yeux. Pas ici. Pas maintenant.
Je fais quelques pas vers lui. Lentement.
Les gouttes qui tombent de mon corps suivent mes mouvements et dessinent derrière moi un chemin brillant sur le bois sombre.
Je m'arrête à quelques pas.
- Non.
Un seul mot. Calme. Définitif.
Mes yeux turquoise restent fixés sur les siens.
- Je ne veux pas rentrer.
Le silence qui suit est bref. Mais il existe.
Je penche légèrement la tête, comme si je cherchais encore à comprendre quelque chose.
- Pas encore.
Cette précision est importante. Parce que je pourrais rentrer. Je le sais. Mais je ne le souhaite pas.
Mon regard glisse un instant vers la porte éventrée. Au-delà, les bruits du convoi reprennent leur rythme. Des voix orques grondent au loin. Une caisse tombe avec fracas. Quelqu'un jure. Des pas lourds résonnent sur le sol tandis que le campement poursuit son déplacement.
Tout ce monde m'est étranger. Et pourtant, je ne ressens plus l'envie de le fuir.
Je reporte mon attention sur Weyrith.
- Tu m'as demandé si je souhaitais retrouver mon monde.
Une petite pause.
- Je viens de découvrir le tien.
Mes lèvres se courbent légèrement.
- Il serait étrange de repartir maintenant.
Je m'approche encore.
Cette fois, je ne m'arrête qu'à une distance où je peux presque sentir la chaleur de son corps malgré l'humidité glaciale qui m'entoure.
Mon regard descend vers la gemme incrustée dans son front. Je l'observe longuement. Je ne la touche pas. Pas encore.
- Tu dis ne pas être possédé.
Ma voix demeure douce.
- Je te crois.
Un battement.
- Tu dis qu'il existe en toi une puissance que tu ne contrôles pas.
Mes yeux remontent jusqu'aux siens.
- Je le crois aussi.
Je laisse un silence s'installer. Puis quelque chose d'étrangement simple traverse mon expression. De la curiosité.
Une curiosité presque enfantine.
- Alors je veux la voir.
Je ne parle pas de la créature qui a pris sa place. Je parle de lui. De tout ce qui se trouve encore derrière ce visage, derrière ces vents, derrière cette gemme et cette puissance qu'il refuse de laisser décider à sa place.
Je me détourne légèrement. Quelques gouttes quittent encore mes cheveux pour s'écraser entre nous.
- Et je veux comprendre ton monde.
Puis je reviens à lui.
- Alors laisse-moi venir avec toi.
Je ne prononce pas immédiatement le mot qui donnerait à ma proposition toute sa portée. Je l'observe simplement.
Puis mon sourire devient légèrement plus malicieux.
- Je peux te servir.
La phrase tombe avec une simplicité presque déconcertante. Pas de flatterie. Pas de révérence. Pas de promesse grandiloquente.
Seulement une constatation.
Je pourrais être utile. Et je pourrais rester près de lui.
Mes griffes se lèvent légèrement, venant effleurer l'air entre nous sans toucher son corps.
- Tu m'as sauvé lorsque je suis arrivée ici.
Une première griffe se replie.
- Je t'ai sauvé d'un assassin.
Une seconde.
- Nous sommes donc quittes.
Je marque une pause. Puis mon sourire s'élargit.
- Mais je ne veux pas être quitte.
Mes yeux brillent.
- Je veux voir ce que tu deviendras.
Cette fois, je recule d'un pas. Pas pour m'éloigner. Pour lui laisser l'espace de comprendre.
- Alors, si tu acceptes…
Je désigne vaguement l'extérieur d'un mouvement du menton. Le convoi. Les orcs. L'empire. Son monde entier.
- Je resterai à ton service.
Un silence.
Puis, avec cette innocence dangereuse qui commence à devenir familière chez moi :
- Et tu pourras continuer à essayer de me tuer.
Mon sourire devient presque joueur.
- J'aimerais beaucoup voir jusqu'où tu peux aller.









