Les contrées du Chaos / Par les eaux, sois ressuscitée ! -- Weyrith & Thyia
« le: mardi 30 juin 2026, 23:08:35 »Les profondeurs continuent d'avaler la lumière tandis que les souvenirs se succèdent, engloutissant peu à peu celui qui leur fait face. Je n'interviens plus. Je n'ai plus besoin de guider les abysses. Ils ont trouvé seuls le chemin des siens.
Je demeure immobile.
L'eau me porte sans effort. Lentement, presque sans y penser, je replie mes jambes contre moi. Mes bras les entourent avec une simplicité instinctive, et mon menton vient reposer sur mes mains croisées. Ainsi blottie dans le bassin, je pourrais presque sembler paisible.
Mais mes yeux, eux, ne quittent plus Weyrith. Au début, je regarde les images. L'enfant. La femme aux cheveux d'or. Les gestes. Les voix. Les larmes. Tout cela m'est inconnu, étranger comme cette terre sur laquelle j'ai échoué.
Puis quelque chose change.
Les souvenirs continuent de défiler devant lui… mais moi, je cesse progressivement de les regarder. Ils ne sont plus la découverte. Ils ne sont plus ce qui attire mon attention.
C'est lui.
Sa respiration devient irrégulière. Ses épaules se tendent sous un poids que rien, ici, ne semble pourtant exercer. Les vents qui l'entourent ne conservent plus leur danse régulière. Ils hésitent. Se contractent. Frémissent. Tantôt violents, tantôt presque immobiles, comme s'ils partageaient ce tumulte invisible auquel je n'ai pas accès.
Curieux...
Je ne détourne plus les yeux. Même lorsque le souvenir du baron revient. Même lorsque le sang éclabousse les profondeurs du Rideau. Même lorsque ses lèvres remuent dans une supplique qui ne m'est pas destinée.
Je ne regarde plus le passé. J'observe celui qui le traverse.
Pourquoi… Pourquoi lutte-t-il contre ses propres profondeurs ?
Dans l'Océan Étincelant, nul courant ne cherche à devenir une eau différente. Les abysses ne rejettent jamais leur obscurité. Les tempêtes n'ont pas honte de leur violence. Tout existe selon sa nature.
Alors pourquoi lui refuse-t-il la sienne ?
Cette pensée demeure suspendue en moi tandis que, presque malgré moi, je me redresse.
L'eau glisse le long de ma peau avec lenteur. Elle épouse chacun de mes mouvements avant de retomber dans le bassin avec un murmure discret. Mes pieds rencontrent le parquet détrempé. Ils n'émettent aucun bruit.
Autour de nous, pourtant, tout continue.
Le Rideau ne disparaît pas.
Les souvenirs poursuivent leur œuvre. Les ténèbres respirent encore.
Et Weyrith lutte.
Je commence à marcher. Lentement. Sans intention de chasser. Sans volonté d'intimider. Je tourne simplement autour de lui. Comme on ferait le tour d'une formation de corail dont aucune carte ne mentionne l'existence. Comme si chaque pas révélait un détail nouveau.
Je passe derrière lui.
Les rafales qui l'entourent soulèvent quelques mèches de mes cheveux pâles. Elles dansent devant mon visage avant de retomber avec douceur sur mes épaules.
Je m'arrête. Incline légèrement la tête.
Les vents… Ils changent. Ils ne sont pas seulement un pouvoir. Ils vivent avec lui. Ils s'agitent lorsqu'il souffre. Ils se contractent lorsqu'il résiste. Ils vacillent lorsqu'il chancelle.
Je repars. Toujours lentement. Toujours silencieusement. Mes longues griffes se lèvent presque malgré moi. Je les approche de cette frontière invisible. Je pourrais la traverser. Je pourrais rompre son équilibre. Je pourrais, d'un seul geste, faire voler ces courants en éclats. Mais ce n'est pas ce que je cherche.
Le bout d'une griffe effleure simplement l'air. Aussitôt, le vent glisse autour d'elle. Il refuse l'obstacle. Le contourne. Revient. Je reste parfaitement immobile. Puis j'essaie encore. Plus haut. Cette fois, le courant s'élève avant de redescendre lentement. Plus bas. Il s'écarte comme une eau rencontrant un rocher. Mes yeux s'ouvrent imperceptiblement davantage. Une seconde. Puis une autre.
Je recommence. Encore. Et encore.
Autour de nous, l'eau répond à mon intérêt sans que je lui en donne l'ordre. Le bassin frémit. Les flaques répandues sur le parquet vibrent doucement. De fines gouttelettes quittent lentement le bois pour flotter quelques instants dans l'air avant de retomber. Même le corps inerte de l'assassin semble abandonner une infime humidité qui serpente jusqu'à mes pieds avant de disparaître silencieusement.
Je n'y prête aucune attention. Je regarde seulement ces vents. Ces vents qui ressentent. Qui vivent. Qui accompagnent.
Un souffle imperceptible soulève encore une mèche devant mon visage. Je ferme les yeux un instant. Je les écoute. Non avec mes oreilles. Avec tout ce que je suis. Puis je les rouvre. Et quelque chose naît sur mes lèvres.
Un sourire. Petit. Sincère. Émerveillé. Celui d'un être qui vient de découvrir un phénomène qu'il croyait impossible.
Je m'approche encore.
À quelques centimètres seulement de lui. Ses yeux ne me voient plus. Ils regardent encore les profondeurs où son esprit demeure prisonnier. Mes mains rejoignent lentement mon dos. Je me penche légèrement. Comme si je contemplais un trésor oublié depuis des millénaires.
Ma voix n'est plus qu'un souffle.
- Les vents...
Une griffe effleure encore cette frontière invisible sans jamais chercher à la rompre.
- Ils ressentent avec toi...
Le sourire demeure. Paisible. Curieux. Dangereusement innocent. Mon regard revient sur son visage, ravagé par des batailles qu'aucune arme ne peut livrer.
Puis je murmure presque pour moi-même :
- Comme l'océan ressent avec moi...
Le silence retombe.
Seuls demeurent les battements désordonnés de son cœur... les vents qui refusent de l'abandonner... et mon regard qui ne le quitte plus.
Parce qu'à cet instant, je ne contemple plus un empereur. Je ne contemple plus un guerrier. Je contemple un mystère.
Et je découvre, avec une fascination que je ne cherche même plus à dissimuler, qu'il existe peut-être des profondeurs plus insondables encore que celles de l'Océan Étincelant.









