Bureau de la direction et infirmerie / On joue la survie des Terriens, rien que ça ! -- Franz & Séliane
« le: lundi 14 septembre 2026, 22:01:53 »À quelques pas d’eux, la petite Fleur de Veille-Lune continue de diffuser sa lueur argentée à travers la fissure du béton. Sa lumière accroche les flaques minuscules, les aspérités du sol, les mèches sombres qui se sont échappées de la chevelure de Séliane. À côté d’elle, son papillon translucide demeure près de la fleur, ses ailes frémissant à peine.
Elle regarde Franz. Pas comme elle regarderait une créature dangereuse. Pas même comme elle regarderait une énigme qu’il faudrait immédiatement résoudre. Plutôt comme elle regarderait quelqu’un qui vient de lui confier, avec des mots soigneusement choisis, une vérité qu’il n’offre probablement pas souvent.
Une infime douceur passe dans ses yeux. Car, au fond, cette révélation ne la surprend pas autant qu’elle pourrait le laisser croire.
Depuis leur rencontre, quelque chose chez lui échappait aux contours ordinaires du monde humain. Elle l’avait senti. Observé. Sans jamais chercher à lui arracher une réponse qu’il n’était pas prêt à donner.
Alors elle incline légèrement la tête.
"Je crois que je m’en doutais."
Sa voix est calme. Aucune peur ne vient s’y glisser.
Elle laisse pourtant quelques secondes s’écouler avant de poursuivre, comme si elle voulait choisir ses mots avec la même précaution que l’on mettrait à avancer sur une surface fragile.
"Je ne savais simplement pas officiellement ce que vous étiez."
Son regard descend brièvement vers la Fleur de Veille-Lune.
"Et je ne suis pas certaine que cela importe autant que vous le pensez."
Ses doigts se resserrent doucement contre le tissu de sa robe nocturne. Il y a, dans son expression, quelque chose de nouveau. Une compréhension peut-être. Ou du moins une volonté sincère de comprendre.
Elle repense à cette poignée de main proposée quelques instants plus tôt. À cette plaisanterie sur les pactes.
Un très léger sourire vient effleurer ses lèvres.
"Même si je dois reconnaître que votre manière de parler des pactes m’a quelque peu surprise."
Le sourire disparaît presque aussitôt, remplacé par cette sérénité particulière qui lui appartient. Puis elle relève les yeux vers lui.
"Chez moi, un pacte n’est pas une plaisanterie."
Une courte pause.
"Mais je commence à comprendre que les humains emploient parfois certains mots avec beaucoup moins de gravité que nous."
Son regard revient sur Franz. Cette fois, aucune distance cérémonieuse ne demeure dans ses yeux.
Seulement cette attention tranquille qu’elle lui accorde depuis qu’ils ont commencé à travailler ensemble.
"Quant à ce que vous venez de me dire…"
Elle s’interrompt. Le mot suivant semble presque peser dans l’air.
"Vous n’êtes pas humain."
Elle le répète sans jugement, comme pour constater simplement un fait. Puis, plus doucement :
"Moi non plus."
Cette fois, elle ne détourne pas le regard.
La professeure ne cherche pas à savoir quelle créature se tient devant elle. Pas encore. Elle ne demande pas son nom véritable, ni son origine, ni les raisons précises qui l’ont poussé à s’éloigner de certaines choses. Elle n’en a pas besoin pour l’instant.
"Je ne crois pas qu’une nature suffise à définir quelqu’un."
Sa voix se fait légèrement plus basse.
"J’ai appris cela depuis que je suis ici."
Son regard glisse un instant vers la fleur argentée. Une douleur ancienne traverse ses traits, si légère qu’elle pourrait presque passer inaperçue.
"Mon peuple avait ses propres certitudes. Ses propres frontières entre ce qui devait être protégé, ce qui devait être craint… et ce qui devait être rejeté."
Elle inspire lentement.
"Puis mon monde a disparu."
Le mot “disparu” est moins assuré cette fois. Comme si la théorie de Franz avait déposé quelque chose dans son esprit. Une possibilité qu’elle n’osait pas encore regarder directement.
Son regard se pose sur la Fleur de Veille-Lune.
"J’ai toujours pensé que cela signifiait qu’il n’existait plus."
Séliane marque une pause.
"Mais je ne peux pas dire que je sache réellement ce que signifie « disparaître », lorsque quelque chose comme ceci peut encore pousser ici."
Une lueur de réflexion traverse ses yeux, puis elle revient à Franz.
"Alors peut-être avez-vous raison sur un point."
Elle ne prétend pas que sa théorie est exacte. Elle ne le pourrait pas.Mais elle accepte désormais de l’envisager.
"Peut-être que certaines choses ne cessent pas d’exister. Peut-être qu’elles tombent simplement là où nous ne savons pas encore les chercher."
Ses yeux s’attardent un instant sur lui. Puis sa voix devient plus douce.
"Et peut-être est-ce également vrai pour les êtres."
Le silence revient. Cette fois, elle ne le fuit pas. La fée ne lui demande toujours pas ce qu’il est. Elle ne lui demande pas non plus quelles sont ces choses auxquelles il refuse de recourir. Elle comprend qu’il existe derrière ces mots une limite qu’il ne franchit pas facilement.
Alors elle la respecte.
"Je ne vous demande pas de me révéler ce que vous avez fui."
Un léger mouvement de tête.
"Pas maintenant."
Elle laisse cette précision s’installer. Puis quelque chose change dans son regard. Une fermeté douce. Presque royale.
"Mais ne décidez pas à ma place de ce qui pourrait me faire partir."
Les mots ne sont ni une menace ni une promesse. Simplement une vérité. Elle ne lui promet pas qu’elle approuvera tout ce qu’il pourrait faire. Elle ne prétend pas qu’aucune révélation ne pourrait jamais modifier son jugement. Elle lui offre quelque chose de plus honnête.
La possibilité d’être regardé pour ce qu’il choisit de faire.
"Ce que vous êtes ne m’effraie pas."
Une respiration.
"Ce que vous pourriez choisir d’en faire… mérite d’être compris."
Ses yeux restent posés sur les siens. Et, derrière elle, les ailes translucides de son petit papillon frémissent doucement dans la lumière argentée de la Veille-Lune. La jeune femme ne bouge plus.
Puis elle pose enfin la question qui, depuis quelques instants, lui semble être la seule véritablement importante.
"Alors dites-moi seulement ceci…"
Un silence.
"Avez-vous peur de ce que vous pourriez retrouver… ou de ce que vous pourriez redevenir ?"








