Chapitre I : Maman
L'autre côté. Ouais.
Y a des questions qu'on finit par laisser pourrir dans un coin de sa tête. On s'habitue à leur présence, une vieille douleur dans le dos ou à une cicatrice qui tire quand le temps change. On apprend à vivre avec, à les contourner, à se raconter que c'est pas si grave et qu'on aura bien le temps de s'en occuper plus tard.
Et puis un beau jour, on se rend compte qu'on s'est foutu le doigt dans l'œil jusqu'au coude. Peut-être plus loin.
J'ai passé huit ans derrière les barreaux. Huit putains d'années à compter les jours, à bouffer de la merde, à apprendre à reconnaître les emmerdes avant qu'elles viennent vous renifler le cul. Huit ans à réfléchir à ce qu'on laisse derrière soi, à ce qu'on aurait pu faire autrement et à ce qu'on voudrait retrouver une fois la porte ouverte. J'avais des projets, des envies, des trucs à remettre en ordre. Une vie à reprendre, quoi. Alors j'ai fait ce que j'avais à faire. J'ai retrouvé mes habitudes, repris le boulot, remis un peu d'ordre dans mon existence et essayé de faire comprendre à mon entourage que j'étais toujours le même type, malgré les années passées à bouffer du béton.
Sauf qu'il y a un truc qui coince.
Ma mère.
Pas qu'elle me manque. Enfin, si, évidemment qu'elle me manque parfois, mais c'est pas ça le problème. Le problème, c'est ce qu'elle refuse de me dire. Depuis mon retour, j'essaie de comprendre pourquoi elle a quitté Terra. J'aborde le sujet à table, pendant un repas de famille, quand j'passe lui filer un coup de main pour une connerie ou une autre. J'pose une question, j'observe sa réaction, j'reformule, j'reviens dessus quelques jours plus tard. Rien de bien méchant. Pas un interrogatoire avec une lampe dans la gueule et une paire de menottes sur la table. Tout ce qui ressemble à une conversation entre un fils et sa mère.
Enfin, ça, c'est ce que j'aimerais.
À chaque fois, j'me prends un mur. Parfois, elle change de sujet. Parfois, elle trouve une excuse pour se remettre au boulot. Et parfois, elle me regarde avec cette expression que j'connais trop bien, celle d'une personne qui a déjà préparé sa réponse avant même qu'on ait fini de poser la question.
Le problème, c'est que j'connais ma mère.
J'sais reconnaître un regard qui se dérobe, un silence qui s'éternise et une phrase qui vient combler un vide un peu trop grand. J'ai passé, du temps, à observer les gens pour savoir que les mots ne racontent jamais toute l'histoire. Et quand j'rassemble les morceaux, y a quelque chose qui ne colle pas.
Elle a quitté Terra. Elle a abandonné ses racines, son monde, une partie de son histoire. Elle s'est retrouvée ici, sur Terre, à travailler comme femme de ménage avant d'épouser un vieux Lycan. Et j'ai beau retourner le problème dans tous les sens, j'arrive pas à me convaincre que cette histoire est aussi simple qu'elle en a l'air.
Peut-être qu'elle a choisi de partir. Peut-être qu'elle voulait simplement une autre vie. J'en sais rien. J'suis pas dans sa tête et j'vais pas lui coller une histoire sur le dos parce que ça m'arrange. Mais si elle est partie parce qu'elle n'avait pas le choix, si quelqu'un l'a poussée dehors ou si elle a fui quelque chose qui pouvait lui tomber dessus, alors j'ai besoin de le savoir.
Parce que si un prédateur plus gros que moi décide un jour de s'intéresser à elle, j'aimerais autant ne pas apprendre son existence au moment où il défoncera la porte de la maison.
C'est mon boulot, après tout. Traquer des créatures, comprendre leurs habitudes, identifier les menaces et intervenir avant que les dégâts deviennent irréparables. J'sais ce que ça implique de s'attaquer à quelque chose qu'on ne comprend pas. J'sais aussi ce qui arrive quand on attend trop longtemps avant de poser les bonnes questions.
Et puis y a le reste… Cette sensation de ne pas être entier.
J'ai beau avoir retrouvé ma famille, mes habitudes et mes emmerdes quotidiennes, il me manque quelque chose. Une partie de mes origines que je ne connais pas, une histoire qui commence avant ma naissance et dont je ne possède que quelques miettes. J'sais que ma mère est terranide. J'sais donc que je ne connais qu'une moitié de mes racines. Mais ça s'arrête là. Tout le reste, c'est du brouillard.
J'ai passé des piges et des piges à regarder les murs d'une prison. J'ai eu le temps de réfléchir à ce qui comptait vraiment, aux gens que j'voulais retrouver et aux choses que j'voulais plus remettre au lendemain. Alors, maintenant que j'peux bouger librement, j'ai plus envie de laisser cette question me bouffer le crâne.
J'veux savoir.
Pas demain. Pas dans six mois. Maintenant.
Chapitre II : Enquête et traversée
On commence par consulter les bases de données de mon organisme.
J'suis pas assez con pour croire qu'on peut traverser les dimensions en sifflotant, la bite au vent, avec un sac à dos et un vague sens de l'orientation. Si les portails existent, quelqu'un les a forcément observés, étudiés, documentés. Il doit bien y avoir des relevés, des rapports d'intervention, des témoignages ou des données qu’on peut qualifier de précises pour établir quelques tendances.
J'passe plusieurs soirées devant l'écran. J'compare les observations disponibles, les dates, les lieux et les circonstances d'apparition. J'cherche les points communs, les anomalies qui reviennent et les informations qui pourraient me donner une longueur d'avance. J'trouve pas de formule magique pour commander l'ouverture d'un portail, mais certaines données permettent de dresser une carte des observations connues et de repérer les zones où les passages semblent se manifester plus fréquemment.
Seikusu revient régulièrement dans les dossiers.
La ville japonaise est reliée à Terra par une série de portails dimensionnels dont les apparitions sont aléatoires. J'dispose pas d'un calendrier fiable, encore moins d'une adresse où me pointer à une heure précise. Mais les données que j'peux consulter rendent cette destination nettement plus intéressante que les autres pistes que j'ai examinées.
Les probabilités ne sont pas des promesses. J’en ai bien conscience, mais ça donne une idée sur le lancé de dés aléatoire du portail en question.
J'rassemble donc les informations, établis mes estimations et commence à préparer mon départ. J'vérifie les communications, les systèmes de navigation, le matériel de secours et tout ce qui pourrait m'aider à garder le contact avec mon environnement. J'prévois de quoi bivouaquer, marcher longtemps, traiter des blessures et me défendre si les choses tournent mal. J'emporte mon fusil à pompe, mon Desert Eagle et le nécessaire de munitions pour faire comprendre à une bande de brigadiers qu'il vaut mieux choisir une autre journée pour venir me casser les couilles. Si ce plan ne marche pas…
J’deviendrais une version poilue qui est très loin des mascottes de Disneyland. J'pars dans un monde que je ne connais pas, ça veut pas dire que j’pars en guerre. La nuance est importante, même si le contenu de mon coffre donne plutôt l'impression que j'ai prévu d'annexer un pays.
J'sais aussi qu'un passage dans l'autre sens est possible. Si j'peux rejoindre Terra, quelqu'un d'autre peut en revenir. Et si ma mère a fui quelque chose, j'peux pas exclure que cette chose soit encore là-bas, quelque part, à attendre son heure. C'est une hypothèse, rien de plus. Mais une hypothèse qui mérite qu'on s'y prépare.
J'compte pas laisser ma famille payer les conséquences d'une histoire dont elle ignore jusqu'à l'existence.
***
Mon premier plan ne donne rien.
J'avais repéré un secteur qui présentait plusieurs conditions favorables à l'observation d'anomalies, installé mon matériel et attendu. J'ai surveillé les relevés, vérifié les instruments et recommencé les mesures. Une heure. Deux heures. Puis davantage. Le genre d'attente qui vous donne envie de démonter votre propre équipement juste pour avoir quelque chose à faire de vos mains.
Rien. Que dalle. Même pas des miettes.
Pas de portail. Pas de déformation visible. Pas de signature qu’on peut juger assez nette pour justifier un déplacement. Juste le connard qu’est ma personne, mon matériel et le sentiment grandissant d'avoir passé une partie de ma journée à regarder de la poussière avec un sérieux parfaitement ridicule.
J'pourrais rentrer. Admettre que les données ne suffisent pas, revoir mon approche et recommencer plus tard. Ce serait raisonnable. Le problème, c'est que j'ai pas traversé huit années de prison pour continuer à me raconter que j'aurai bien le temps de chercher demain.
Alors j'bricole.
J'récupère plusieurs capteurs, détourne des composants et monte un dispositif expérimental capable de surveiller un spectre de signaux plus large que celui que j'avais prévu au départ. C'est pas du matériel de laboratoire, et si un ingénieur voit ce que j'ai fait, il risque de me retirer mon droit de toucher à un tournevis. Mais l'appareil pédale juste ce qu’il faut pour bien pour relever des variations que mon installation initiale aurait pu ignorer.
J'le mets sous tension.
Les premières mesures ne donnent rien de concluant. J'règle les seuils, contrôle les connexions et laisse tourner le système. J'commence presque à me faire à l'idée que j'vais devoir remballer quand une variation apparaît sur l'écran.
J'me redresse.
La signature est faible, irrégulière, mais elle est là. Le dispositif relève une anomalie à plusieurs kilomètres de ma position. J'vérifie les données, relance une mesure, puis une autre. Le signal persiste.
Sept kilomètres. Putain, yes.
J'fixe l'écran une seconde de plus, juste le temps de comprendre que j'vais devoir me dépêcher si j'veux vérifier ce que j'ai détecté. J'coupe le système, récupère le matériel nécessaire et rejoins ma Dodge Charger.
« Bon. On va voir si t'as pas raconté de conneries. »
Le moteur gronde au premier tour de clé. J'enclenche la vitesse et écrase l'accélérateur.
***
Sept kilomètres, ça paraît peu sur une carte. Sur une route, ça se parcourt en quelques minutes. Mais quand on cherche une anomalie dont on ignore la durée de vie, le moindre virage devient une perte de temps et tous les ralentissements une raison de serrer les dents. J'roule plein gaz, les yeux sur la route et les indications du détecteur. Le signal fluctue, disparaît presque, puis revient. J'corrige ma trajectoire en suivant les relevés, contourne les obstacles et finis par quitter l'axe principal pour m'engager sur un terrain moins fréquenté.
J'ralentis seulement quand le dispositif indique que j'suis arrivé à proximité. J'coupe le moteur.
Le silence retombe, brutal, seulement troublé par le cliquetis du métal qui refroidit sous le capot. J'sors de la voiture et récupère le détecteur. Le signal est désormais beaucoup plus net. J'lève les yeux.
Et j'la vois.
Une brèche déchire l'espace devant moi. La déformation n'a rien d'une porte, ni d'une fenêtre, ni même d'un phénomène naturel que j'pourrais rapprocher de quelque chose que je connais. L'air semble se tordre autour d'une ouverture dont les contours vibrent comme une image mal réglée. Une lumière intense en émane, trop vive pour m'empêcher de distinguer ce qui se trouve derrière.
J'reste immobile quelques secondes.
Nah, c’est pas de l’émerveillement. J'suis en train d'évaluer ce que j'ai sous les yeux, et j'aime autant ne pas me précipiter sur un phénomène dont je ne connais ni les effets ni les règles. Le détecteur confirme la présence de l'anomalie, mais il ne peut pas me dire ce qui m'attend de l'autre côté. J'vérifie les mesures, observe les variations lumineuses et cherche un signe de stabilité.
J'trouve rien qui puisse me garantir que le passage est sûr. Évidemment. La bonne porte de merde qui refoule du bec. On a pas envie d’y mettre le pied, la langue, ou autre chose.
J'retourne à la Charger et récupère une bâche tactique que j'déploie sur la carrosserie. J'prends le temps de dissimuler le véhicule autant que le terrain le permet, en évitant de laisser une silhouette trop évidente depuis les environs. J'sais pas combien de temps j'vais rester là-bas. J'sais même pas si j'pourrai revenir au même endroit. Autant éviter d'offrir ma bagnole au premier curieux qui passera dans le coin. Son mouchard connecté à mon cellulaire du bureau me permettra de le retracer dans tous les cas.
J'vérifie une dernière fois mes sangles, mes réserves et mon équipement. La photographie est toujours là, protégée dans mes affaires. J'm'assure qu'elle ne risque pas de prendre l'eau ou de se déchirer au premier mouvement.
Puis j'm'arrête devant la brèche.
J'pourrais encore faire demi-tour. Revenir à la maison, expliquer que les données ne suffisent pas et attendre une occasion plus favorable. J'pourrais aussi continuer à poser des questions à ma mère jusqu'à ce qu'elle accepte de me répondre. J'connais déjà le résultat de cette dernière option.
Alors j'prends une inspiration, rassemble mes pensées et me prépare mentalement à ce qui m'attend. J'sais pas comment fonctionne ce passage. J'sais pas où il débouche, si le temps s'écoule de la même façon ou si j'pourrai retrouver mon chemin. Tout ce que j'sais, c'est que j'trouverai aucune réponse en restant de ce côté.
« Allez, Jake. T'as connu pire. »
C'est faux. Mais ça fait l'affaire.
J'franchis la brèche.
Chapitre III : Bienvenue dans les contrées du Chaos.
Le passage me laisse une sensation désagréable, comme si mon corps avait été tiré dans plusieurs directions avant d'être remis en place sans qu'on se préoccupe de vérifier si tout était encore au bon endroit. J'perds brièvement l'équilibre, pose un genou au sol et attends que le monde cesse de tanguer.
Quand j'relève la tête, la première chose que j'remarque, c'est le silence.
Loin du silence absolu qu’on pourrait entendre dans l’espace, avec pour seul compagnie les battement du coeur. Le vent souffle, quelque chose remue au loin et le terrain craque sous mes mouvements. Mais il manque les sons auxquels j'suis habitué. Circulation absentes, l’orchestre de la ville quotidien en congé, et les voix humaines si pète-burnes habituellement commencent soudainement à nous manquer.
J'me redresse lentement.
Le paysage qui s'étend devant moi ressemble à un endroit que le monde aurait oublié. Des terres désolées, un relief accidenté, des étendues de sol pauvre et des formations rocheuses qui découpent l'horizon. Rien ne ressemble à un point de repère que j'pourrais identifier. J'sais pas où j'suis, à quelle distance se trouve la première présence humaine ni si le terrain est aussi vide qu'il en a l'air.
J'commence par vérifier mon matériel.
Le sac est là. Les réserves aussi. Les armes n'ont pas bougé. J'contrôle les sangles, les fermetures et les compartiments avant de sortir mon équipement de navigation. La boussole affiche une direction incohérente. L'aiguille tremble, dévie, revient sur elle-même et finit par se bloquer. J'tente une nouvelle lecture, vérifie l'appareil et constate que le mécanisme a pris un coup qu'il ne semble pas en mesure d'encaisser.
« Putain. Ça commence bien. »
J'range l'appareil. Inutile de m'acharner sur un outil qui ne veut plus travailler.
J'ai pas de carte du secteur, ou de coordonnées exploitables et aucun moyen de savoir dans quelle direction se trouve une route ou un village. Mon premier réflexe consiste à chercher les traces d'un passage, une piste, un point d'eau ou une zone qui pourrait attirer des créatures. J'trouve pas grand-chose qui mérite de devenir une certitude.
Alors j'marche.
Les premières heures sont surtout consacrées à l'observation. J'repère les endroits où le terrain offre un abri, les passages qui permettraient de contourner une zone difficile et les reliefs suffisamment hauts pour me donner une meilleure vue. J'garde une partie de mon attention sur les sons et les mouvements qui pourraient annoncer une présence. J'connais pas les créatures de ce monde. J'ai aucune raison de supposer qu'elles se comportent comme celles que j'ai déjà traquées.
La première rencontre me le rappelle assez brutalement.
J'repère des silhouettes à distance, d'abord confondues avec des rochers ou des amas de débris. Puis elles bougent. Leur démarche n'a rien de normal, et leur apparence me suffit pour comprendre que j'suis pas face à des types égarés. J'prends le temps de chercher une voie de contournement, mais l'une d'elles finit par tourner la tête dans ma direction.
Le reste va vite.
J'ai pas envie de m'attarder sur chaque seconde de l'affrontement. J'me contente de retenir ce qui compte : ces saloperies sont agressives, elles réagissent différemment des animaux que j'connais et elles ne se laissent pas forcément impressionner par le bruit ou la douleur. J'parviens à m'en sortir, mais pas sans y laisser de l'énergie, de la patience et quelques marques dont j'me serais bien passé.
Quand le calme revient, j'prends le temps de vérifier mes blessures et mon équipement. Le sang qui souille mes vêtements n'a pas la même couleur que le mien. J'sais pas ce que c'est, et j'ai aucune intention de le découvrir en le goûtant.
J'nettoie ce que j'peux, reprends ma route et garde une distance plus importante avec les endroits où les créatures semblent se rassembler.
Les rencontres suivantes ne rendent pas le voyage plus agréable.
Certaines silhouettes se tiennent à l'écart, d'autres se déplacent par petits groupes. J'finis par reconnaître quelques signes qui m'aident à anticiper leur présence, mais chaque fois que j'crois avoir compris une règle, quelque chose vient me rappeler que j'connais qu'une infime partie de ce monde. J'dois choisir mes combats, éviter les terrains qui me désavantagent et accepter que contourner une menace soit parfois une meilleure décision que chercher à la supprimer.
...J'commence à manquer de sommeil.
La fatigue rend les distances trompeuses, les sons plus difficiles à interpréter et les décisions un peu moins évidentes. J'm'oblige à faire des pauses, à manger et à boire régulièrement. J'surveille mes réserves et j'calcule ce que j'peux encore me permettre de dépenser. J'sais pas combien de temps durera cette traversée, et j'refuse de me retrouver à sec parce que j'aurai voulu gagner quelques heures.
Le pire, c'est que j'ai toujours aucune idée de l'endroit où j'me trouve.
J'finis par choisir une direction générale en fonction du relief et des possibilités d'avancer. Sans boussole, j'dois m'appuyer sur ce que j'peux observer. Le ciel pourrait m'aider, mais lorsque la nuit tombe, j'découvre des étoiles et des constellations que j'reconnais pas. Certaines configurations sont trop différentes pour que j'renonce à les associer à celles que j'connais sur Terre.
J'peux encore me servir des principes de navigation céleste, mais il me manque des références fiables pour établir une direction précise. J'dois donc recouper les observations avec le terrain, la pente des reliefs et les possibilités de progression. C'est lent, imparfait et terriblement frustrant.
Mais c'est mieux que de marcher au hasard.
J'continue.
***
Le temps finit par perdre sa forme. Les journées se ressemblent, les nuits me laissent un sommeil trop court et mes muscles commencent à protester chaque fois que j'reprends mon sac. La terre s'incruste dans les coutures, la poussière colle à la peau et les vêtements portent les traces de plusieurs rencontres dont j'me serais volontiers passé. J'ai pas l'impression d'être en train de gagner. J'ai l'impression de m'éloigner de tout ce que j'connais, sans avoir la moindre garantie de me rapprocher de quoi que ce soit.
À un moment, j'm'arrête sur un promontoire et regarde le terrain en contrebas. J'pourrais continuer à suivre les passages les plus faciles, mais j'risque de perdre du temps sans obtenir de meilleure visibilité. Alors j'lève les yeux vers un pic qui domine les environs. Mon souffle rauque et irrégulier trahit ma fatigue.
La montée est pénible. Le terrain se dérobe sous mes semelles, les pierres roulent au moindre mouvement me rappelant que j'aurais dû prendre davantage de repos. J'm'arrête plusieurs fois pour reprendre mon souffle, vérifier que j'ai rien laissé tomber et m'assurer que j'peux continuer sans aggraver mes blessures. Quand j'atteins enfin le sommet, j'm'accroupis derrière un affleurement rocheux et observe l'horizon. Au loin, des constructions se détachent du paysage.
J'distingue pas suffisamment de détails pour savoir s'il s'agit de ruines, d'un ancien poste fortifié ou d'un ensemble de bâtiments encore habités. Mais ce sont des formes qui ne devraient pas se trouver là par hasard. J'cherche des traces de fumée, des mouvements, des chemins ou des signes d'activité. La distance m'empêche de conclure quoi que ce soit.
Pour la première fois depuis mon arrivée, j'ai pourtant quelque chose qui ressemble à une piste. J'sors la photographie de mes affaires.
Ma mère est là, plus jeune, avec ce visage que j'connais depuis toujours et que j'commence à regarder autrement. Dans ses bras, il y a un bébé qui ne comprend encore rien au monde dans lequel il vient de débarquer. Moi. J'reste un moment à fixer l'image, le pouce posé sur le bord du papier.
« J'espère que t'avais une bonne raison de te barrer. »
J'sais même pas à qui j'parle. À elle, probablement. Ou à cette partie de moi qui voudrait une réponse simple, un nom, une explication qui permettrait de ranger tout ça dans un coin de ma tête.
Mais la photo ne répond pas.
J'la protège de nouveau et me redresse. J'ai encore du chemin devant moi. Les constructions sont loin, le terrain reste inconnu et j'ai aucune garantie que ce que j'vois soit habité. Mais j'peux avancer vers elles et vérifier. J'reserre les sangles de mon sac, contrôle mon équipement et prends une dernière inspiration avant de redescendre.
J'suis venu jusqu'ici pour une raison. J'ai pas l'intention de renoncer parce que le voyage est plus difficile que prévu.
***
Les terres désolées finissent par céder la place à un couvert végétal plus dense. D'abord quelques arbres épars, puis des troncs plus rapprochés, des racines qui soulèvent le sol et une végétation qui réduit progressivement la visibilité. J'sais pas si cette forêt mène vers les constructions que j'ai repérées ou si elle va simplement me forcer à chercher un autre passage.
J'ralentis.
Les bois ont leurs propres règles. Les sons se répercutent différemment, les odeurs restent prisonnières de l'humidité et les mouvements deviennent plus difficiles à repérer derrière les branches. J'garde mes distances avec les fourrés trop épais, évite de m'engager dans les passages où j'pourrais pas manœuvrer et prends le temps de vérifier les endroits qui pourraient dissimuler une présence.
J'rencontre rien qui m'oblige à me battre, mais j'me détends pas pour autant.
Quand les arbres s'espacent enfin, j'aperçois des signes d'activité humaine. Un chemin plus net, des traces de passage, des bruits qui ne ressemblent pas à ceux des créatures croisées jusque-là. J'poursuis dans cette direction, en gardant mes distances avec les premiers mouvements que j'distingue au loin.
Puis la forêt s'ouvre. Et j'découvre la cité. Une… ville.
J'connais pas encore son nom, mais j'comprends immédiatement que j'suis plus dans les terres désertes que j'viens de traverser. Les constructions s'étendent devant moi, avec leurs formes, leurs toits et leurs rues qui ne ressemblent à rien de ce que j'ai pu voir sur Terre. Le bruit de la vie humaine me parvient par vagues. Des voix, des pas, des appels, des mouvements qui se croisent sans que j'puisse en comprendre immédiatement l'organisation.
J'm'arrête quelques secondes pour observer.
J'sais pas si j'dois être soulagé ou méfiant. Une ville signifie des habitants, des ressources, peut-être un endroit où me reposer et obtenir des informations. Mais elle signifie aussi des inconnus, des règles que j'ignore et des risques qui ne se règlent pas nécessairement à coups de fusil. J'jette un coup d'œil à mon équipement. J'suis couvert de terre et de poussière, mes vêtements portent les traces de mes affrontements et j'dois pas sentir la rose. Le sang sombre qui a séché sur certaines parties de ma tenue ne ressemble à rien de ce que les gens d'ici ont l'habitude de voir sur un voyageur ordinaire. J'ai probablement l'air d'un type qui a passé plusieurs jours à se battre avec un cimetière. Ce qui, pour être honnête, n'est pas complètement faux.
J'pourrais essayer de me rendre présentable, mais j'ai besoin de réponses avant d'avoir besoin d'un bain. Alors j'continue jusqu'à croiser un homme qui semble suffisamment à l'aise dans les environs pour que j'puisse lui poser une question sans lui demander de m'expliquer le fonctionnement de l'univers.
J'm'approche à distance raisonnable.
« Hé, l'ami. »Ma voix porte sans que j'aie besoin de gueuler. J'désigne vaguement les environs d'un mouvement du menton.
« J'suis où, exactement ? »Le type me regarde. D'abord la carrure, puis le sac, les sangles, le matériel et ma gueule. Son regard s'attarde sur les traces de terre, les taches sombres qui maculent mes vêtements et l'état général du bonhomme qui vient de sortir de la forêt. J'le laisse faire. J'ai pas besoin de lui expliquer que le voyage a été compliqué. Mon apparence s'en charge très bien. Il finit par me répondre, avec cette expression qu'on réserve aux types qui viennent de poser une question parfaitement idiote.
« La Ville, voyageur, tu ne connais pas ? »J'reste silencieux une seconde. La Ville.
Super. J'ai traversé un portail dimensionnel, survécu à des créatures dont j'connais même pas le nom et marché jusqu'à une cité qui porte le nom le plus utile du monde. J'regarde les bâtiments, les rues, les silhouettes qui passent et cette architecture qui ne ressemble à rien de familier. J'ai quitté la Terre, ça ne fait plus aucun doute. Mais j'ai toujours ni nom de village, ni adresse, ni le moindre indice concret sur l'endroit où ma mère a vécu.
J'passe une main sur mon visage, en retirant au passage un mélange de poussière et de sueur.
« Non. J'connais pas. »J'marque une pause, puis désigne la cité derrière lui.
« Et j'imagine que c'est pas marqué sur un panneau à l'entrée. »J'souris pas vraiment. J'ai surtout besoin de savoir ce que j'peux trouver ici, combien de temps j'vais devoir rester et par où commencer mes recherches. La traversée m'a déjà coûté suffisamment d'énergie pour que j'perde pas une heure à tourner en rond. J'suis pas venu jusqu'ici pour admirer les façades. J'ai une photo dans mon sac, une mère qui refuse de parler et un monde entier à découvrir. Pour l'instant, c'est tout ce que j'ai.
Et ça fait déjà beaucoup de boulot.
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Tenue de Jake : (https://zupimages.net/up/26/42/lkv2.png)