Je ne quitte pas l’Océan Étincelant. Je m’en détache. Ce n’est pas une décision. C’est un glissement. Les eaux ne résistent plus. Les profondeurs se taisent. Même les abysses n’opposent plus rien que je ne comprenne déjà. Le combat contre ce que vous appelez marins m’a ouvert l’appétit, la soif d’apprendre, de vous observer, d’essayer de vous comprendre.
Alors je cherche. Pas un lieu. Pas une proie. Quelqu’un.
Un courant différent apparaît. Je ne le vois pas. Je le ressens. Il ne vient pas de l’océan. Je le suis. Ce que je traverse n’est ni eau, ni air. Ce n’est pas un monde.
Pas encore.
C’est un passage. Un entre-deux instable où les formes n’existent qu’à moitié, où même moi… je vacille. Puis… la rupture. Je chute. Quelque chose m’arrache à moi-même. Je n’ai aucune notion du temps qui passe.
Le contact est brutal. Le sol est dur. L’air est sec. Vide. Hostile.
Je bouge. Par nécessité.
Mais déjà, quelque chose se brise. Le flux ralentit. Ma peau se tend. Se fissure. Ce qui me compose… s’appauvrit. Je cherche de l’eau. Il n’y en a pas.Voilà un bien étrange paysage. Je marche probablement plusieurs kilomètres. Je ne trouve toujours pas de quoi humecter mes lèvres, hydrater mon cou et mon visage. Rien. Toujours rien.
Alors je cherche autre chose.
Des présences. Elles sont nombreuses. Brutales. Désordonnées.
Je m’approche. Le sol tremble.
Le bruit est constant. Violent.
La guerre.
Je les observe.
Ils ne fuient pas. Ils avancent. Leurs corps se brisent, et ils continuent. Le sang coule, et ils ne s’arrêtent pas. C’est… différent.
Parmi eux, certains attirent davantage mon attention. Massifs. Denses. Leur chair est épaisse. Leur structure… lourde.
Les ogres. Je les regarde. Longtemps.
Leurs mouvements ne sont pas fluides. Ils sont directs. Brutaux. Mais efficaces. Ils encaissent. Ils frappent. Ils persistent.
Je m’interroge. Comment tiennent-ils ? Leur corps est imparfait. Leur équilibre est instable. Et pourtant… ils avancent.
Je veux comprendre.
Mais déjà, je ne tiens plus. Chaque instant m’éloigne de moi-même. Chaque seconde assèche ce que je suis. Je ne suis pas faite pour ce lieu. Je ne combats pas. Je n’en ai pas la capacité. Je cède. Ce n’est pas une chute. C’est une disparition.
Le monde se fragmente. Les sons se déforment. Puis, plus rien.
…
Quelque chose revient.
D’abord, une sensation. Infime. Un contact. Ensuite, le flux. Faible. Mais réel. L’eau. Elle ne me reconnaît pas. Elle n’est pas l’océan. Mais elle me maintient.
Je me reforme. Lentement. Incomplètement. Et alors…
Je le sens. Lui. Sa présence tranche avec les autres. Elle ne se disperse pas. Elle ne tremble pas. Elle impose.
Je reste immobile. Mais je l’observe.
Il est proche. Très proche. Je perçois le mouvement de l’air autour de lui. La tension contenue dans ses gestes. Il ne recule pas. Il ne fuit pas. Je m’attarde. C’est rare. Même ici.
Mes doigts frémissent sous l’eau. Un mouvement infime. Contrôlé. Je ne l’attaque pas réellement. Pas encore. Je teste. Pas sa force. Sa réaction. S’il hésite. S’il détourne le regard. Ou s’il reste.
S’il reste, je l’attaquerai véritablement au moins une fois. Parce que s’il reste…
Alors peut-être… ce monde contient enfin quelque chose qui mérite d’être compris.