"Enchanté dame … Shion."
Le sourire de la princesse s'étira davantage alors qu'il usait aussi simplement son nom, là où tant de gens semblaient souffrir d'une incapacité presque maladive de respecter ses désirs. La barbe de l'homme lui chatouilla le dos de la main alors qu'il y posait un baiser. Elle ne parut pas s'en surprendre ni s'en vexer. Les meisaens étaient plus prompts à des démonstrations plus ouvertes de leur affection, et donc cette retenue de sa part lui faisait changement.
"Je suis en effet celui chargé de votre sécurité. Ou plutôt de guider le groupe veillant à votre sécurité."
Pendant qu'il lui parlait, elle ne put s'empêcher de l'examiner un peu plus attentivement. Il n'était pas bien vieux, peut-être quelques années de plus qu'elle-même. Il avait de grandes mains, et alors qu'il lui avait baisé la sienne, elle avait remarqué qu'elles étaient calleuses, fermes, et arboraient quelques cicatrices, surtout au niveau de la paume. Son pouce était rude, son grain de peau était presque abrasif sur la sienne. Un homme qui n'avait pas passé toute sa vie dans le cloître d'une maison et à gratter du papier.
"Je vous en prie, ne me donnez pas de Sieur. Appelez-moi simplement Zorro, comme tout le monde."
Ses lèvres se fendirent dans un sourire ravi à son invitation.
"Zorro," acquiesça-t-elle, relâchant doucement sa main mais en laissant la sienne caresser ses doigts au passage.
Leurs présentations furent soudainement interrompues par l'approche d'un autre mercenaire.
"Hé! Patron! Tout est chargé, on est prêt à partir !"
Le regard de Merk le mercenaire, nom que Shion s'empressa de déterminer comme n'étant qu'un pseudonyme pour éviter quelques démêlés légaux, s'arrêta sur elle, et Shion reconnut dans son regard un intérêt alors qu'il passait de haut en bas, l'examinant sous tous ses atours. La princesse avait l'habitude de ce genre de regard chargé de convoitise, donc elle n'y fit qu'à peine attention, se contentant de lui accorder un sourire.
"J'présume que la mignonne demoiselle c'est notre col…cliente ?"
S'il ne le savait pas pour sûr, c'est qu'il n'avait pas vraiment porté attention lors du briefing. S'évitant de mettre à dos l'un de ceux qui devraient peut-être sacrifier sa propre vie pour la protéger, elle laissa Zorro lui répondre, et malgré le fait que la réponse suffit à le faire partir.
Il commenta alors qu'elle ne semblait pas avoir de cheval, et si la princesse s'apprêta à le corriger, elle ravala sa protestation lorsqu'il lui suggéra de monter avec lui.
"Devant une offre aussi généreuse, je me verrais bien mal de refuser, Zorro," dit-elle avec cette même accent détendu.
Et c'est donc ainsi que Shion, une fois l'appel lancé pour le départ, grimpa sur la selle du mercenaire, ses jambes passées du côté droit de l'animal, l'épaule pressée contre le torse de l'homme qui avait le devoir de la garder saine et sauve.
*** Quelques heures plus tard ***
Le voyage avait été plutôt tranquille, jusqu'à maintenant. La princesse se fit un devoir d'être une compagne de voyage agréable, ne parlant que lorsque l'intérêt de Zorro se posait sur elle, et se montrant fort aimable envers lui, les mains jointes sur les cuisses pendant le voyage. Les mercenaires, habitués à une marche maintenue, ne s'arrêtèrent même pas pour le repas du midi, ni celui du soir, se rassasiant sur une réserve de pain, de miel, de noix et d'eau, ainsi que d'un fruit offert par l'une des aides de camp.
Ce n'est que lorsque le soleil commença à disparaître derrière les montagnes que l'un des hommes, après une brève discussion avec un mercenaire en tête de file, fit demi-tour et rejoignit Zorro et la princesse.
"Chef, Meridie dit qu'on devrait s'arrêter ici pour la nuit," annonça le jeune mercenaire, du nom de Flip, ou Philippe de son vrai nom. "On ne va pas tarder à rejoindre les premiers bois, et la visibilité n'y est pas optimale. À moins que tu pense qu'on devrait continuer?"
Flip était plus petit que Zorro, d'une demi-tête, mais plus massif d'épaule encore. Son visage trahissait un homme dans sa vingtaine, tout aux plus vingt-sept ans. Comme toute protection, il portait une armure de cuir rembourrée qui, malgré sa faible protection en matière de perforation, devait lui avoir coûté près d'une année de revenu.
Il n'était pas inhabituel de voyager de nuit, certains mercenaires pratiquaient les marches nocturnes car les brigands étaient souvent moins à même de préparer des embûches nocturnes en raison des chances faibles de tomber sur un voyageur ou un groupe de voyageur de nuit. De plus, ils étaient suffisamment nombreux pour que des malfrats reconsidèrent à deux fois avant de passer à l'attaque. Zorro était le chef de la troupe, et donc il lui revenait de prendre la décision, cependant.
Shion, pour sa part, ne semblait pas avoir une opinion. Ses pieds, nus depuis maintenant une demi-heure, battaient doucement contre l'épaule de Dwyl, qu'elle semblait avoir pris en affection. Autant de temps qu'elle avait discuté avec Zorro, elle en avait consacré à discuter avec leur monture, laquelle semblait assez intelligente pour comprendre qu'on s'adressait à elle, et plus encore pour en ignorer le contenu, auquel elle n'avait ni le temps, ni l'envie, de répondre. La princesse ne semblait pas fatiguée, et continuait de regarder les environs avec le même esprit alerte et curieux qu'elle avait depuis leur départ.
Monter le camp ici, cependant, ouvrait la porte à un autre problème; les caravanes immobilisées étaient parfois victimes de raid nocturne, et il y avait une possibilité non négligeable qu'un éclaireur avait pu les remarquer sans qu'ils n'aient pu faire de même.
Ils pourraient monter vers le nord, s'écarter de la route et gagner les collines, ce qui leur permettrait de garder un œil sur leurs environs, ou alors se diriger vers le sud. Le Radri, une petite rivière, s'y trouvait, ce qui leur permettrait d'au moins avoir un périmètre de sécurité.
Contrairement aux appréhensions de Zorro, la première journée de route se passa sans aucune anicroche.
Bien sûr cela semblait logique ; la troupe qu'il dirigeait était assez importante, composée essentiellement de mercenaires et d'aventuriers de métier, et les armes que tous arboraient, sans compter l'air patibulaire de certains, étaient des éléments suffisants pour dissuader tout brigand que ce soit de s'en prendre à eux.
En outre, et malgré un rythme plutôt soutenu, ils ne se trouvaient finalement qu'à une petite dizaine de lieux d'Eist'Shabal. A une si faible distance d'une cité importante, une capitale qui plus est, il était peu probable que quiconque tente quoi que ce soit et les éventuels ennuis ne se manifesteraient pas avant la seconde journée de marche.
Mais en plus de quatre siècles d'existence, le mercenaire avait appris à rester prudent en toute circonstance, en particulier lorsqu'il s'agissait d'escorter une personne d'importance. Et puis, à sa décharge, mercenaire solitaire, il n'avait guère l'habitude de mener une troupe de cette importance. Pour dire vrai, la dernière fois que cela s'était produit avait été dans un autre monde, plus de cinq décennies plus tôt, alors qu'il était général de la division des éclaireurs dans la Résistance face au Tyran. C'était une période sombre et chaotique, dont le souvenir encore vivace ne l'aidait nullement à se calmer.
Heureusement, alors que le soleil atteignait son zénith dans le ciel azuré, voyant que tout se passait bien, il commença à se détendre.
La présence de Shion n'était sans doute pas étrangère à cela. La noble dame se trouvait être une compagne fort agréable, discrète quand il le fallait, charmante le reste du temps, au point que même Dwylidian, qui était pourtant un destrier plutôt caractériel, semblait s'être pris d'affection pour elle.
De lui-même, Zorro entama la conversation, discutant de tout et de rien avec sa passagère sans jamais tout à fait cesser de surveiller les alentours, et le temps passa rapidement jusqu'à ce que l'air commence à se rafraîchir et que Flip, un jeune mercenaire qui marchait à l'avant de leur petite troupe, vienne faire son rapport.
Reprenant aussitôt son sérieux, Zorro l'écouta avec attention avant de porter son regard au loin, tandis que l'éclaireur attendait ses ordres.
Même s'il voyageait dans la région depuis quelques temps maintenant, l'hybride ne connaissait pas encore parfaitement la région. Il se souvenait parfaitement du bois évoqué par Flip, et aurait-il été seul avec la noble, il aurait sans hésiter décidé de s'y enfoncer, l'obscurité ne le dérangeant nullement.
Mais dans le cas présent les bois ne lui semblaient pas une bonne option. Camper à proximité était encore pire, les fourrés pouvant cette fois servir de cachette à d'éventuels agresseurs, humanoïdes ou non.
Du nord, il ne connaissait guère que des cartes montrant une région de collines herbeuses.
Quant au sud, il savait qu'une rivière y coulait, et même si son nom lui échappait il se souvenait d'un endroit qui serait parfait pour monter le camp. Seul souci, il faudrait encore une ou deux bonnes heures de marche alors que le soleil commençait à disparaître.
Il jeta un coup d'œil rapide à Shion, qui ne semblait nullement fatiguée, et donna finalement ses ordres.
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Le soleil avait maintenant disparu derrière les montagnes et une brillante se reflétait maintenant dans les vives du Radri.
A sa grande satisfaction, Zorro avait sous-estimé la vitesse de sa troupe de mercenaires ; il ne leur avait finalement fallu qu'à peine plus d'une heure pour atteindre la rivière et le lieu dont il se souvenait.
Le campement se dressait au milieu d'un coude de la rivière, un endroit où celle-ci coulait plus paresseusement. Les eaux, profondes en leur centre mais aux berges douces, couvraient leurs flancs mais surtout regorgeaient de poissons et étaient un magnifique lieu de rassemblement pour que les animaux des alentours viennent s'abreuver. En d'autres termes, on trouvait là facilement de quoi s'abreuver et se nourrir.
Un grand feu flamboyait au centre des trois tentes que les aventuriers avaient monté, deux pour la troupe et une, plus petite, réservée pour l'usage de Shion et de ses affaires, diffusant sa lumière dorée et sa douce chaleur. Les hommes et les femmes, à l'exception de ceux chargés de la cuisine, s'étaient installés tout autour, sur des bancs de fortune, des rondins ou à même le sol.
Les montures avaient été soignées, pansées et nourries avant d'être attachées un peu à l'écart. Dwyl' faisait exception à la règle, le fier étalon refusant tout simplement de se laisser lier, et il avait disparu dans l'obscurité. Zorro ne s'en inquiétait pas : le cheval était coutumier du fait, et il savait qu'il serait de retour de bonne heure ou dès qu'il l'appellerait. En attendant, il profitait simplement du vent de la nuit, debout à côté de Laurelian – ou Shion – surveillant du coin de l'œil le reste du camp.
Une délicieuse odeur s'échappait des chaudrons et grilles où s'affairaient les cuistots, autour du feu, et son estomac gargouilla bruyamment, lui tirant un sourire amusé qui adouci ses traits. Une exclamation à proximité, suivie d'un rire gras attira son attention.
A quelques pas de là Merk, avec ses petits yeux et un sourire mauvais de chat, taquinait un jeune homme de petite taille au visage affable, un petit ventre sous sa toge de cuisinier et l'air intimidité par la grande gueule du mercenaire.
- 'taiiiiin P'tit Feu, c'est 'tain d'bon ta merde là ! Avec ton talent, comment ça s'fait qu'tu t'sois pas encore trouvé une gonzesse ? Ta queue est trop grosse et ça leur fait peur ?
Le cuisinier rougit sans trouver de réplique, ce qui accentua l'hilarité du plaisantin, auxquels se joignirent quelques rires complices, et il poursuit sa tournée jusqu'à arriver à Zorro et Shion.
Le mercenaire lui tendit son écuelle, qu'il remplit de ce qui ressemblait à du poisson braisé accompagné d'un bouillon léger, d'oignons nouveaux et d'un pain à l'ail tout chaud. Il le remercia avec un sourire avant de le questionner.
- Merci. Cela sent divinement bon. P'tit Feu c'est ça ? Est-ce un surnom ou le destin t'a-t-il bien nommé ?
- Merci monsieur. Non, je m'appelle Ty Fu, mais les gens d'ici ont parfois du mal à le prononcer. Et comme je m'occupe de la cuisine depuis ma première caravane …
Le timide jeune homme baissa les yeux sans terminer sa phrase avant de se tourner vers la jeune femme pour qui cette escorte avait été montée, osant à peine la regarder.
- Je … j'ai essayé de faire un repas digne de vous. J'espère que … que vous apprécierez princesse.
Puis il ajouta en relevant un peu la tête, les yeux brillants et un sourire hésitant aux lèvres, ajoutant presque sur le ton de la confidence.
- Et si vous en voulez, j'ai aussi préparé une fournée de petits gâteaux, juste pour vous. Si vous en voulez …
-Hey P'tit Feu ! Arrête de draguer la cliente ! Nous aussi on a faim !